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A armes égales

Chasses gardées des hommes et berceau de nombreux stéréotypes, les musiques actuelles n’échappent pas aux inégalités entre les genres. Il fallait bien un collectif déterminé pour mettre à bas ces disparités et autres préjugés. Composée de jeunes professionnelles de la culture ou militantes de tous horizons, l’association lilloise Loud’Her bouscule avec opiniâtreté (et une bonne dose d’humour) une industrie plombée par le machisme. Rencontre avec trois de ses fondatrices.

Quel fut le constat à l’origine de la création de Loud’Her ?

Marion : Tout commence avec un comptage effectué dans les salles de musiques actuelles des Hautsde- France, mesurant le taux de femmes dans la programmation. Affligeant, ce ratio est de 20 %, dans des lieux subventionnés… Au niveau national, nous trouvons à peu près les mêmes chiffres. De plus, ces lieux sont toujours dirigés par des hommes. C’est un réseau ultra-masculin.

Comment le collectif est-il né ?

Emeline : Il a été créé fin 2017 autour d’un cercle d’amies proches, musiciennes amatrices ou professionnelles, lassées par ce manque de représentation. Aujourd’hui, nous comptons une cinquantaine d’adhérents et adhérentes, et une trentaine de membres actifs. Avec quelques hommes, mais une écrasante majorité de femmes, et nous n’en sommes pas peu fières (rires) !

Concrètement, comment percevez-vous les inégalités entre les hommes et les femmes dans le domaine musical ?

Marion : Nous sommes chargées de projet, de communication ou d’action culturelle dans des structures d’accompagnement. Et savons toutes que les postes de direction ne s’ouvriront pas à nous… Ensuite, on ne connaît pas de techniciennes résidentes dans les SMAC* des Hauts-de-France, à l’exception du 9-9 bis à Oignies. Notre milieu croule aussi sous les remarques sexistes hyper-lourdes.

Emeline-Ancel-Pirouelle-warpaint-18Que met en place l’association pour lutter contre ces disparités ?

Marion : Nous avons rédigé un manifeste prônant l’égalité, la diversité et les bonnes pratiques. Très pédagogique, il est diffusé dans le réseau régional. C’est un outil qui favorise les échanges et la discussion. Ensuite, notre annuaire recense toutes les femmes de la région impliquées dans les musiques actuelles, occupant une fonction artistique ou technique. Il s’agit de créer un réseau.

Emeline : Nous défendons aussi un projet de “mentorat”, soit un rapprochement entre musiciennes amatrices et professionnelles. On le teste à l’échelle du binôme. Cela prend la forme d’échanges informels sur des thèmes spécifiques : la valorisation de soi, de ses compétences…

Marion : Sans oublier les approches ludiques avec le grand public, comme les apéros blind-test. Durant ce moment festif entre potes, on souligne le manque de femmes sur les scènes, tout en appréciant leurs productions au long de la soirée.

(c) Lindsey Bahia

Le mouvement Metoo fut-il un catalyseur pour Loud’Her ?

Marion : Il a favorisé des prises de conscience. Depuis Metoo, les sollicitations de la part des médias ou des universitaires sont légion. Nous n’aurions pas obtenu le même retentissement il y a deux ans. Dans la foulée, le Syndicat national des artistes musiciens a mené une enquête, chiffrée et qualitative, sur ses membres féminines. 20 % d’entre-elles disent qu’elles ont été harcelées au travail…

Leila : Les blagues lourdes, le harcèlement, c’est la norme. Alors, la victime se pose toujours la question : « est-ce que j’ai vraiment vécu cette situation ou est-ce que je prends mal les choses ? ». En s’exprimant à plusieurs, on met des mots sur un malaise.

Plus spécifiquement, quelle est la situation dans les Hauts-de-France ?

Marion : La question est traitée de manière superficielle. Heureusement, on compte quelques soutiens et relais, notamment le Grand Mix, l’Aéronef, Haute Fidélité (le pôle régional des musiques actuelles), la maison Folie Moulins…

Emeline : Oui, des portes s’ouvrent, accueillant notre discours. Mais, dans un deuxième temps, on interpellera les plus réfractaires. Car il n’est plus possible de rester neutres : le constat est saisissant, les chiffres aussi. Soit on accepte cette remise en question, soit on assume d’être contre…

(c)Lindsey BahiaQuelle est la situation en Belgique ou à l’étranger ?

Emeline : Il existe des initiatives semblables en Wallonie et en Flandre. Nous invitons par exemple Girls go Boom en juin, un collectif féminin flamand spécialisé dans le booking. Nous avons aussi été contactées par Wallonie « Accepter le débat, c’est le début du changement. » Bruxelles Music, un regroupement de salles soutenant une charte de bonnes pratiques, pour offrir plus de visibilité aux musiciennes.

Marion : Nous sommes aussi en relation avec Loud Women, une association anglo-saxone qui réunit des femmes artistes avec des porteurs de projet. Elle organise un festival axé sur les musiques indé et l’autoproduction. La prise de conscience est donc collective.

Constatez-vous une évolution suite à vos actions ?

Leila : Certains programmateurs restent bridés. Ils refusent d’entendre qu’ils sont eux-mêmes conditionnés, comme s’ils n’étaient pas influencés par la pression sociale. En prendre conscience, accepter le débat, c’est le début du changement.

Marion : Une des missions de Loud’Her consisterait aussi à identifier et former des “alliés”, facilitant le travail des femmes au quotidien dans les structures musicales. Chacun peut signaler une remarque sexiste adressée à une collègue.

Qu’en est-il de Who’s That Grrrl ?, qui se tient en juin à la maison Folie Moulins ?

Marion : Cet événement comporte un atelier gratuit à destination des enfants de 7 à 13 ans et de leurs parents, co-animé par deux musiciennes et une technicienne. C’est une sorte de masterclass d’où sortira un morceau collectif.

Emeline : Il y a aussi des rencontres professionnelles et citoyennes. On questionne les projets et outils mis en place en Europe pour placer les femmes sur le devant de la scène. Le troisième temps à la Bulle café est plus festif, avec trois concerts : Génial au Japon, un duo pop-rock de Bordeaux, une première partie hip-hop, puis un DJ-set.

Propos recueillis par Sarah Elghazi

Who’s That Grrrl ?

Lille, 12 > 14.06, maison Folie Moulins et Bulle Café, 5€>gratuit, maisonsfolie.lille.fr

Programme : 12.06 : Ateliers : “explique à tes parents ce que tu voudrais faire plus tard”, (14 h > 18 h, gratuit) / 14.06 :  Rencontre : “voler les bonnes pratiques et les idées de nos voisines européennes”, (18 h, gratuit), concerts de Génial au Japon + guest + Loud’Her dj set (20 h 30, 5 €)

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