Les ronds-points sur les "i"

Patrick Raynaud, Giratoire, Villeurbanne

Eric Alonzo est architecte et enseignant à l’Ecole d’architecture de la ville et des territoires, à Marne-la-Vallée. Il est l’auteur de deux ouvrages essentiels sur le paysage urbain contemporain : L’Architecture de la voie et Du rond-point au giratoire. Dans ce livre, il ausculte cette figure de notre espace routier, apparemment anodine, souvent moquée, mais plus riche qu’on ne le croit…

Pourquoi vous-êtes vous intéressé aux ronds-points ? Dans les années 1990, tandis que j’étais étudiant en architecture, la France se couvrait littéralement de ronds-points. Le phénomène m’a intrigué, car ces objets sont souvent perçus comme des aberrations, des sortes d’ovnis techniques. J’en ai donc fait mon sujet de mémoire, puis un livre.

Quelle est l’origine de ces constructions ? En observant leur généalogie, on remarque qu’il ne s’agit pas de simples objets routiers. Ils présentent une forme renvoyant à la nuit des temps : ce sont des places circulaires.

Plus précisément, quelle serait leur date de création ? Le rond-point en tant que tel remonte aux chasses royales et aménagements des forêts d’Ile-de-France, à l’époque de Louis XIV. La chasse à courre nécessitait des lieux de ralliement. Ces structures offraient donc des repères, mais aussi des endroits pour observer le gibier. De plus, les épouses des chasseurs pouvaient attendre au centre de cette place pour suivre les événements. Par la suite, le giratoire, destiné à supprimer les accidents, fut inventé par un architecte français en 1906 : Eugène Hénard.

Quand les ronds-points ont-ils connu leur expansion ? A la suite d’un décret paru en 1983 visant à perfectionner le système giratoire français. Celui-ci encourage la “priorité à l’anneau”, comme les Anglais. Depuis lors, c’est le véhicule engagé qui a la priorité sur tout nouvel arrivant. Auparavant on y respectait la priorité à droite. Mais on ne pouvait plus en sortir ni rentrer ! Cette révolution a entraîné une vraie prolifération.

Celle-ci est-elle propre à l’Hexagone ? De nombreux giratoires ont fleuri en Europe, en Suisse ou en Espagne par exemple. Mais pas de manière aussi systématique qu’en France.

Eric Alonzo © Florian Kleinefenn

Eric Alonzo © Florian Kleinefenn

Pour quelles raisons ? A cause des lois de décentralisation. Au début des années 1980 elles donnèrent aux maires le pouvoir d’aménager leur commune. Ils ont vu là une double opportunité : sécuriser un carrefour dangereux mais aussi embellir la ville. Les ronds-points témoignaient de leur action politique auprès des administrés. Ils ont ainsi accéléré le processus, encourageant une surenchère de décorations, qui n’est pas une prescription technique.

Patrick Raynaud, Giratoire, Villeurbanne

Patrick Raynaud, Giratoire, Villeurbanne

Combien la France compte-elle de ronds-points ? On ne sait pas vraiment, pas plus qu’on connaît celui du nombre d’arbres. Il n’y a pas de préposé au recensement dans ce domaine. Cela dit, quand j’ai écrit mon livre, on estimait ce chiffre à 30 000. On peut supposer que le rythme d’aménagement s’est tassé, car on construit moins de routes aujourd’hui.

N’y a-t-il pas trop de ronds-points ? En tant qu’architecte je trouve la critique sur leur nombre légitime, car ces travaux routiers bouleversent énormément la géométrie des routes, modifiant des plans parfois très anciens. Ils gomment la longue histoire des carrefours ou croisements. Et cette systématisation a pu enlaidir nos paysages et nos campagnes.

étienne Bossut, Autour d'un abri jaune, Villeurbanne, 1988 © Art / Entreprise

Etienne Bossut, Autour d’un abri jaune,
Villeurbanne, 1988 © Art / Entreprise

Selon vous, pourquoi sont-ils autant décriés ? Parce qu’ils contrarient la circulation, ces lignes droites où l’on roulait rapidement. Des études montrent pourtant qu’ils réduisent le nombre et la gravité des accidents. De plus, s’ils n’impliquent pas de prix fixe, ils représentent une dépense visible. Cerise sur le gâteau, leur aménagement aléatoire, du massif floral à la commande d’œuvre d’art, amplifie la contestation.

Y a-t-il des améliorations à apporter ? Oui, en jouant sur la sobriété des bordures, par exemple, pour respecter la topographie naturelle. On peut aussi trouver une forme d’élégance dans la banalité, célébrant la beauté ordinaire de l’objet technique…

Ces lieux supportent aussi des œuvres… Oui, et cela pose la question de la présence de l’art contemporain dans l’espace public. Il est vrai qu’une production très kitsch a fleuri sur ces emplacements. J’ai une certaine bienveillance pour cet art populaire, légitime, comme celui du nain de jardin. Enfin, on peut aussi imaginer d’autres usages…

Lesquels ? On considère souvent les ronds-points comme des lieux “anti-piétons”, monofonctionnels, la marque d’une pensée purement technique, dissuadant toutes formes d’occupation. Or, de grands giratoires historiques comme la Place de l’Etoile à Paris, remplissent d’autres fonctions. Dans les années 1990, la ville de Barcelone avait réalisé des aménagements en ce sens durant les J.O., les combinant à des jardins par exemple.

Du rond-point au giratoire

Du rond-point au giratoire

Pourquoi les gilets jaunes s’en sont-ils emparés ? Parce qu’il s’agit d’abord d’une révolte de la France périurbaine. Dans ces territoires, la place de la mairie ou les centres historiques se sont dévitalisés, concurrencés par les supermarchés. Les habitants se déplacent essentiellement avec l’automobile. Il est donc logique qu’ils investissent un élément routier. Les gilets jaunes gagnent aussi en pouvoir de blocage sur ces ronds-points qui concentrent l’essentiel des voies. Enfin, ils présentent des qualités spatiales héritées d’une longue histoire…

C’est-à-dire ? Leur îlot central offre une scène incomparable. On peut même l’aménager, comme le font les gilets jaunes. Aujourd’hui, tout à coup, on se souvient que les ronds-points furent des places, des lieux de rassemblement, comme si ces objets routiers renfermaient un ADN… C’est fascinant !

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Propos recueillis par Julien Damien

A lire / Du rond-point au giratoire, 176 p., 32 € L’Architecture de la voie, 528 p., 34 €, Eric Alonzo éditions Parenthèses, editionsparentheses.com

A visiter / www.kleinefenn.com