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Mères et merveilles

Photographe autodidacte né en 1969 à Strasbourg, Patrick Willocq a passé la majeure partie de sa vie à l’étranger, notamment en République démocratique du Congo où il a grandi. Présentée à Charleroi, sa série Songs of The Walés magnifie un rituel célébrant la maternité selon des codes ancestraux (et un peu magiques). Rencontre avec un artiste à la démarche singulière, entre mise en scène et documentaire.

Quel est votre parcours ? La photographie demeure ma passion depuis toujours. J’ai commencé au Congo (qui s’appelait alors le Zaïre), où j’ai grandi. Mon père m’avait offert un petit appareil quand j’ai eu 11 ans. Je me suis ensuite dirigé vers une école de commerce, suivant une carrière en Asie dans la vente et la distribution. Mais plus je vieillissais et plus j’étais frustré de ne pas faire de cet art mon métier. En 2009, je suis revenu au Congo, pour la première fois depuis 27 ans, et me suis totalement reconnecté avec moi-même. J’avais laissé une partie de mon enfance ici. Dans le vol retour pour Hong-Kong, ce fut le déclic. J’ai alors tout quitté pour m’installer ici.

Est-ce à ce moment-là que vous avez découvert les Walés ? Oui, et complètement par hasard, car il n’existe aucune documentation sur ce rituel. Cela faisait trois ou quatre ans que je trainais dans cette zone. Le long d’un lac, il y avait deux chemins et, à chaque fois, je prenais celui menant vers la gauche. Un jour, j’ai décidé de prendre à droite. 20 kilomètres plus loin, je suis tombé sur une femme à la peau rouge. C’était une Walé. Ces femmes m’ont fasciné et je me suis immergé dans leur quotidien.

Qu’est-ce qu’une Walé ? Au nord de la RDC, au cœur de la forêt, vivent les Ekondas. Ce peuple a créé un rituel célébrant les femmes après la naissance de leur premier enfant. Celles-ci ont entre 15 et 18 ans et la plupart sont des pygmées. Toutes ne deviennent pas Walés, c’est au père de décider. Dès lors, la jeune fille quitte son mari pour retourner dans la case de sa mère durant une période de semi-réclusion de deux ans, parfois cinq.

La Walé à la balançoire, Lokito – la bruyante.

La Walé à la balançoire, Lokito – la bruyante.

Pourquoi cela peut-il durer plus longtemps ? L’honneur final est de sortir de ce confinement avec une valise, sorte de dot composée de biens précieux. C’est le rôle du mari de la constituer. A une époque, il s’agissait d’ivoire, de cuivre, de peaux de bêtes… Mais avec la globalisation et l’arrivée des produits chinois, ces Walés veulent désormais des sacs, des montres, des chaussures… tout cela peut donc coûter cher ! Ayant acquis énormément de prestige, il y a beaucoup de concurrence entre ces femmes. Elles restent donc coincées à cause de leurs ambitions.

Comment se déroule ce confinement ? Durant la première année, la Walé bénéficie d’un transfert de savoir de la part de sa mère, sa grand-mère et d’autres femmes du village, afin d’apprendre à s’occuper de l’enfant et devenir parent. Elle est alors célébrée comme une reine-mère, porte des attributs royaux comme des bracelets, un chasse-mouche… Elle est bien nourrie et demeure en très bonne santé. Elle n’a pas le droit de travailler dans les champs, de se préparer à manger, se promener seule sans sa cour et, surtout, respecte un interdit sexuel. Les pygmées croient en effet que le sperme pourrit le lait maternel.

Ensuite ? Durant la deuxième année, chaque femme doit produire un spectacle de danse et de chant lors duquel elle raconte son vécu pendant la réclusion. C’est une littérature chantée. Les autres clans écoutent sa performance et, à la fin de la journée, elle redevient une femme comme les autres, mais Walé à jamais.

En quoi consiste votre série, Songs of the Walés ? J’ai créé une représentation visuelle de chaque chanson inventée par ces femmes. C’est ma façon de traduire leurs pensées intimes, mais aussi de leur rendre hommage. Chaque femme joue ainsi son propre rôle au sein de scènes et de décors construits sur place, avec les matériaux du bord et l’aide de chasseurs, pêcheurs, artisans… Il n’y a dans mon travail aucune retouche numérique.

Walé Asongwaka s’envole

Walé Asongwaka s’envole

Qu’est-ce qui vous fascine dans ce rituel ? Ces gens prennent le temps de se poser et de célébrer la vie, les vraies valeurs humaines. Dans nos société occidentales, nous ne prenons plus le temps pour cela, alors que c’est tout de même énorme, l’origine du monde !

Comment définirez-vous votre travail ? Pour moi, la photographie constitue la dernière étape de tout un processus participatif. Il me faut parfois trois mois de travail et d’immersion pour réaliser une scène. Une seule image relève à la fois du théâtre, de l’installation, de la performance, de la musique, de la peinture… C’est une démarche hybride.

Votre pratique se situe-t-elle entre l’art et le documentaire ? Oui, mais elle est avant tout collaborative. Il m’importe en effet que le sujet devienne acteur de son histoire. Il s’agit de créer un décor avec cette personne afin qu’elle y joue son propre rôle.

Ntembe, Walé épervier

Ntembe, Walé épervier

Pourquoi ces femmes ont-elles la peau rouge ? Elles s’appliquent sur le corps de la poudre de bois ngola, qui est donc rouge et représente la couleur royale. Celle-ci est censée chasser les mauvais esprits et les hommes. Elle protège aussi la peau contre diverses maladies.

Quels sont vos projets ? Ils sont nombreux. Je me suis récemment installé à La Haye, dans un atelier de 300 mètres carrés, mais je suis toujours en voyage à travers le monde. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’échange humain. Débarquer dans des lieux improbables et réussir à créer avec des gens très différents de moi.

Propos recueillis par Julien Damien
Informations
Charleroi, Musée de la Photographie

Site internet : http://www.museephoto.be

26.01.2019>12.05.2019mar > dim : 10 h > 18 h, 7 > 2 € / gratuit (-12 ans)
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