Grandeur nature

Walé Asongwaka s’envole

Photographe autodidacte, Patrick Willocq a passé la majeure partie de son enfance en Afrique. Présentée à Charleroi, sa série Songs of The Walés témoigne d’un rituel congolais célébrant la maternité. Entre l’art et le documentaire, ses images traduisent des codes ancestraux et profondément humains, avec tendresse et fantaisie.

Au nord de la République démocratique du Congo, au cœur de la forêt équatoriale, vivent les Ekondas. Depuis des siècles, ce peuple pratique un rituel unique pour célébrer la maternité : celui des Walés. « La plupart de ces femmes sont des pygmées. Dès qu’elles mettent au monde leur premier enfant, elles quittent leur mari et rejoignent la case de leur mère pour une période de semi-réclusion de deux ans », explique Patrick Willocq. Durant la première année, elles apprennent à s’occuper de leur enfant. Ces filles sont alors traitées comme des reines, n’ont pas besoin de travailler, de se préparer à manger. Il leur est aussi interdit de se promener seule et d’avoir des rapports sexuels. La deuxième année du confinement est consacrée à l’élaboration d’un spectacle dit de “libération”. « Chacune raconte ce qu’elle a vécu. Tous les clans l’écoutent et, à la fin de la journée, elle redevient une femme comme les autres, mais Walé à jamais ».

Ntembe, Walé épervier

Ntembe, Walé épervier

Les chants en images

Né à Strasbourg en 1969, Patrick Willocq a grandi au Congo avant de se perdre dans une carrière de commercial, en Asie. Mais sa passion pour la photographie demeure intacte. « En 2009, je suis revenu dans ce pays pour la première fois depuis 27 ans, et me suis totalement retrouvé. J’avais laissé une partie de mon enfance ici. J’ai tout lâché pour m’y installer ». C’est par hasard qu’il rencontre une de ces “reines” parées de rouge, dans la brousse. Il est d’emblée captivé par leurs traditions. « Ces gens prennent le temps de célébrer la naissance d’une vie. Dans nos sociétés occidentales, nous ne le faisons plus, alors que c’est tout de même l’essentiel ». Pour autant, ce n’est pas l’aspect ethnographique qui intéresse Patrick Willocq. Il s’agit plutôt de « traduire la pensée intime de ces femmes ». Durant cette période, chaque Walé compose en effet une chanson qui lui est propre, dévoilant ses projets, ses espoirs… L’artiste a ainsi tiré « une représentation visuelle de ces chants », à travers de grands tableaux vivants, et fantasmagoriques.

La Walé à la balançoire, Lokito – la bruyante.

La Walé à la balançoire, Lokito – la bruyante.

Jeu collectif

Ici, on voit Epanza Makita,suspendue à une branche d’arbre par les pieds, telle la chauve-souris qu’elle rêve d’être. Là, Asongwaka vole à bord d’un avion de bric et de broc, sur un fond de ciel bleu peint à la main. Plus loin, Bakuku s’affiche au milieu de fourmis géantes, se plaignant de sa belle-famille qui lui servirait de mauvais plats… Ces mises en scène et décors de sept mètres de long ont été conçus « avec les matériaux du bord et une équipe recrutée sur place : chasseurs, pêcheurs, artisans…», détaille l’artiste, qualifiant sa démarche de « documentaire artistique » – quelque part entre Michel Gondry et Gauguin (ces couleurs électriques). « Pour moi la photo est la dernière étape d’un processus de collaboration. Il me faut 45 minutes pour la prendre, mais parfois trois mois d’immersion pour concevoir une scène. Mes images mêlent à la fois théâtre, installation, musique et peinture, c’est une pratique hybride ». Et terriblement poétique, n’est-ce pas ?

A LIRE AUSSI : L’INTERVIEW DE PATRICK WILLOCQ

 

Julien Damien
Informations
Charleroi, Musée de la Photographie

Site internet : http://www.museephoto.be

26.01.2019>12.05.2019mar > dim : 10 h > 18 h, 7 > 2 € / gratuit (-12 ans)
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