Les toiles mystérieuses

Giorgio de Chirico,
Place d’Italie avec statue, ca 1965-1970,
huile sur toile,
40 x 41,5 cm,
Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
© Musée d'Art Moderne/Roger-Viollet
Photo:©Tate, London 201 © SABAM Belgium 2019

Le Musée des Beaux-Arts de Mons confronte 45 toiles de l’Italien Giorgio de Chirico à une trentaine d’œuvres signées Magritte, Delvaux ou Graverol. Initiant un dialogue thématique, cette exposition offre une redécouverte du maître de la peinture métaphysique, tout en plongeant aux sources du surréalisme belge. Une belle leçon d’histoire de l’art, auréolée de rêves et de mystères…

Au même titre que les frites, les gaufres ou l’autodérision, le surréalisme demeure une composante essentielle de la belgitude. « Il est inscrit dans notre ADN », soutient Catherine Houdart, première échevine de Mons chargée de la culture. Pourtant, le plat pays doit beaucoup de son originalité à un Italien : Giorgio De Chirico (1888-1978). Créateur de la “peinture métaphysique”, celui-ci fut dès 1910 une source d’inspiration fondamentale pour Paul Delvaux, Jane Graverol et bien sûr René Magritte, qui pleura devant son Chant d’amour, en 1923. « Ce fut un des moment les plus émouvants de ma vie, déclara-t-il. Mes yeux ont vu la pensée pour la première fois ».

Giorgio de Chirico, Mélancolie hermétique, 1919, huile sur toile, 62 x 49,5 cm, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris © Musée d'Art Moderne/Roger-Viollet © SABAM Belgium 2019

Giorgio de Chirico, Mélancolie hermétique, 1919

Association libre

Mais en quoi le Transalpin fut-il un pionnier ? On le comprend dès la première section de cette exposition, à travers La Mélancolie hermétique (1919). « De Chirico associe dans un univers cloisonné des éléments n’ayant pas de rapports entre eux : ici des jouets d’enfant, un bâton, une statue, un tableau… explique Laura Neve, la commissaire de cet accrochage. Ce procédé provoque une rupture avec le réel, cette “inquiétante étrangeté” chère à Freud ». Dans Portrait de Georgette au bilboquet (1926), Magritte use de la même technique, « en reprenant au passage le thème du tableau dans le tableau, interrogeant notre rapport aux images et leur caractère illusionniste » – songez à Ceci n’est pas une pipe.

René Magritte, Portrait de Georgette au bilboquet, 1926, 55 x 45 cm © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / C. Bahier / P. Migeat © Succession R. Magritte – SABAM belgium 2019

René Magritte, Portrait de Georgette au bilboquet

Au-delà du réel

Dans L’Incertitude du poète (1919, prêtée par la Tate Modern), De Chirico va plus loin encore, en télescopant les époques, installant un buste antique dans une architecture classique. Au premier plan, un régime de bananes représente cet exotisme nouveau dans la société moderne et, en arrière-plan, un train symbolise le progrès technologique – qu’il déteste. Marqué par les symbolistes allemands, la mythologie grecque (il grandit en Thessalie) et surtout Nietzsche, Giorgio De Chirico voulait traduire en peinture « l’ambiance mystérieuse ressentie à la lecture des écrits du philosophe. Il souhaitait dévoiler la vision profonde des choses, aller au-delà des apparences. Il eut aussi une révélation dans des lieux publics, telle la place Santa-Croce à Florence, où il perçut quelque-chose de l’ordre du métaphysique ».

Giorgio de Chirico, L’incertitude du poète, 1913, huile sur toile, 106 x 94 cm, Tate, acheté avec l'aide du Fonds Art (Fonds Eugene Cremetti), du legs Carroll Donner, des Amis de la Tate Gallery et du public en 1985 ©Tate, 2018 © SABAM Belgium 2019

Giorgio de Chirico, L’incertitude du poète, 1913

Rêve party

Au fil de ce parcours divisé en cinq sections thématiques, on découvre ainsi une œuvre énigmatique. A l’instar de sa Place d’Italie. « Il provoque ici une atmosphère post-apocalyptique, sans présence humaine, créée par ces ombres portées de statues équestres », décrypte Laura Neve. Cette œuvre inspirera également Paul Delvaux et son Palais en ruines (1935). « Le Belge reproduisit la même ambiance atemporelle et pesante, cette architecture néoclassique et, surtout, la théâtralité de la composition ». De Chirico n’hésite pas non plus à introduire des paysages naturels dans des chambres, jouant sur la confusion entre espaces antagonistes, extérieurs et intérieurs…. comme Jane Graverol. L’Ixelloise recouvre par exemple un appartement d’un sol herbeux (Deuxièmes métaphores, 1939) ou enferme la planète bleue dans une cage à oiseaux, réunissant « l’infiniment grand et le domestique ».

Paul Delvaux, L’aube sur la ville, 1940, huile sur toile, 175 x 202 cm, Belfius Art Collection photo Hugo Maertens Bruges © Foundation Paul Delvaux, Sint-Idesbald – SABAM Belgium 2019

Paul Delvaux,
L’aube sur la ville

Pas si classique

Accusé « d’incapacité picturale» sur ses terres, De Chirico initie en 1919 une période de retour à l’ordre – qu’il nomme “Pictor Classicus”. « Il repart à l’école, aux offices à Florence, reproduisant les œuvres des grands maîtres pour réapprendre la technique. Il estime alors que l’avant-garde a trop détruit et qu’il faut réinstaurer la valeur de la peinture classique, l’harmonie, le beau face à la guerre et au chaos ». Ce fut sa réaction à la boucherie de 1914-18. Dès lors, une rupture s’installe avec les surréalistes français. Après avoir été un modèle, il est taxé de trahison, notamment par André Breton. « Malgré tout, les toiles produites durant cette époque restent loufoques, mélangeant les genres, comme ces natures mortes de fruits géants posés au sein de paysages ». Que voulez-vous, on ne se refait pas…

Julien Damien
Informations
Mons, BAM

Site internet : http://www.bam.mons.be

Mardi au dimanche, 10h > 18h

16.02.2019>02.06.2019ar > dim : 10 h > 18 h, 9 / 6 € / gratuit (-6 ans)
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