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Traits d'esprit

Sébastien Gnaedig
SEBASTIEN GNAEDIG (c) J-L-BERTINI

Fondée dans les années 1970, à l’heure où l’école belge triomphe, Futuropolis s’est doucement imposée grâce à un autre type de bande dessinée. Indépendante, militante, cette maison d’édition a soutenu une nouvelle génération d’auteurs, de Nicolas de Crécy à Emmanuel Lepage en passant par Etienne Davodeau… Rencontre à Angoulême en marge du 46e Festival international de la BD, avec Sébastien Gnaedig, le directeur éditorial.

Comment cette maison est-elle née ? En 1974, deux passionnés, Etienne Robial et Florence Cestac, ont repris la librairie où ils achetaient leurs livres. Elle s’appelait Futuropolis, en hommage à la bande dessinée de SF créée par Pellos. Puis ils ont eu envie d’éditer les ouvrages qu’ils ne trouvaient pas, notamment de grands auteurs de strips américains tel Milton Caniff. Il s’agissait surtout d’albums en noir et blanc, privilégiant le dessin, pour des raisons esthétiques et économiques.

Quelles furent les premières références françaises ? Ils ont publié des auteurs collaborant à L’écho des savanes ou Métal Hurlant et des jeunes gens comme Baudoin ou Rabaté. Après de grosses difficultés financières dans les années 1990, Gallimard a relancé la structure, en créant des “duos texte-image” comme La Débauche de Pennac et Tardi. Mais il n’y avait pas encore de vision à long terme. L’arrivée de Claude Gendrot, Alain David et moi-même en 2004 marque une nouvelle étape.

Pourquoi présente-t-on Futuropolis comme une pionnière de l’édition indépendante ? Robial et Cestac se sont d’abord intéressés aux créateurs. Nous sommes passés d’une BD de série, où les personnages comptent plus que tout, à une démarche d’auteur. C’est la raison d’être de notre maison. Tardi est emblématique de ce parti pris. La Véritable histoire du soldat inconnu est le premier récit produit spécialement pour nous.

Comment avez-vous fait évoluer cette maison ? J’ai voulu que la forme et le fond se répondent parfaitement. Si un auteur veut réaliser un livre en noir et blanc de 300 pages, on s’adapte ! J’ai démarché les 15 personnes les plus à même d’incarner cette philosophie : Kriss, Davodeau, David B, Blutch… Ils ont tous accepté, et j’ai pu relancer la machine.

Comment reconnaît-on la “ligne” Futuropolis ? D’abord par la forme des livres, l’objet en tant que tel, que j’ai longuement mûri avec le directeur artistique : un cartonné, dos rond, pelliculage mat, papier crème… c’était nouveau à l’époque. Nous voulions donner l’impression, en main, d’un roman. Graphiquement, ensuite. Sur la couverture, nous mettons l’auteur et son style en avant. Enfin, Futuropolis publie un type d’ouvrages particuliers : plutôt destinés aux adultes, pas forcément remplis de couleurs ni d’humour… Nous ne courons pas après l’air du temps.

Terres australes (c) Emmanuel Lepage

Terres australes (c) Emmanuel Lepage

Page de Gaza 1956, en marge de l'Histoire Joe Sacco, 2010

Page de Gaza 1956, en marge de l’Histoire Joe Sacco, 2010

Pourquoi votre maison affectionne-t-elle autant les documentaires ou l’Histoire ? Ces sujets se sont développés avec les auteurs. Quand on a la chance d’éditer Joe Sacco ou Etienne Davodeau, le documentaire rayonne naturellement. Dans ces récits dits “du réel”, nous défendons la subjectivité de l’artiste. Sacco en est le plus digne représentant. Gaza 1956 m’a ainsi permis de comprendre comment fonctionnait la bande de Gaza, mieux que dans les grands médias.

Vous adaptez aussi des légendes de la littérature, n’est-ce pas ? Oui, des classiques et des titres plus contemporains. J’aime cette relecture par un bédéiste. Cela donne ainsi La Perle de Steinbeck revu par Jean-Luc Cornette. Il a quasiment gommé tous les textes et, pourtant, tous les éléments du livre y sont ! C’est formidable. J’adore aussi la fiction, la BD d’atmosphère, où le style graphique domine. Lulu femme nue d’Etienne Davodeau parle magistralement de notre société.

Page de Cher pays de notre enfance. Enquête sur les années de plomb de la V e République, Etienne Davodeau et Benoît Collombat, 2015

Page de Cher pays de notre enfance.
Enquête sur les années de plomb de la V e République,
Etienne Davodeau et Benoît Collombat, 2015

Comment voyez-vous l’évolution de la BD ? Le marché a fortement progressé. 500 titres sortaient chaque année lors de la création de Futuropolis. On en recense dix fois plus aujourd’hui. Cette surproduction a incité de nouveaux dessinateurs à publier, sans en faire leur métier. En moyenne, une BD se vend à 3 000 exemplaires… en incluant les Astérix. Ensuite, on note une évolution des formes. Actuellement, les auteurs sont très créatifs, ils explorent des champs inédits. Notre période est extrêmement stimulante.

Que cherchez-vous en ouvrant une BD ? Être surpris. J’adore cette intimité s’établissant avec les personnages de papier. Si les histoires sont justes, que le récit coule de source, c’est génial ! Quand je reçois des projets, je ne me pose pas de questions. Je rentre dedans ou pas. Si j’aime, il y a des chances que ça touche les lecteurs. Mais je ne publie pas de BD expérimentale. Pour moi, il doit y avoir une narration, aussi difficile soit-elle.

Quels sont vos projets personnels ? Dans un avenir plus ou moins proche, j’entamerai une satire sociale avec Gérard Mordillat, mais nous prenons le temps. Je sors d’une création qui m’a beaucoup porté avec Sorj, Profession du père, je l’ai réalisée en moins de deux ans, ce qui est très peu au regard des contraintes de mon métier.


 

_______________ Des chiffres et des lettres_______________ 

Chiffre d’affaires : 7,5 millions d’euros

Premier tirage de 3 000 à 50 000 exemplaires

Best-sellers : Les Ignorants, d’Etienne Davodeau (250 000 ex), Cher Pays de notre enfance, de Collombat et Davodeau (100 000 ex environ), sans oublier les œuvres de Tardi…

Fréquence de parution : 40 ouvrages par an

Signatures : 80 % des publications sont le fait d’auteurs fidèles

 

A LIRE AUSSI :

Thomas Azuélos & Simon Rochepeau : La ZAD, c’est plus grand que nous

Thierry Murat : Animabilis

Jacques Tardi : La Véritable histoire du soldat inconnu / La Bascule à Charlot

Propos recueillis par Simon Karyef
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