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Les jeux sont défaits

Nul besoin de réhabiliter Mario, Sonic et tous leurs amis pixelisés. Aujourd’hui, l’industrie du jeu vidéo pèse plus de 100 milliards d’euros ! Populaire, certes, ce mastodonte culturel est-il pour autant éthique ? Moral ? A Bruxelles, une exposition révèle des créations alternatives, se revendiquant “politiques”. Attention, contenu explicite…

Comment surveiller un poste-frontière ? Piloter un drone pour tuer des gens à distance ? Ou même… changer de sexe ? Voici le genre de questions radicales auxquelles est confronté le visiteur-joueur de Games and Politics. Montée par le Goethe- Institut et le ZKM de Karlsruhe, présentée à l’ISELP de Bruxelles, cette exposition interactive rassemble 18 jeux vidéo au propos sociétal et politique. « Le serious game est apparu à l’aube des années 2000, servant d’outil pédagogique ou de réflexion pour des sujets dérangeants, selon Adrien Grimmeau, le directeur de l’ISELP. Il en existe aujourd’hui une flopée, mais ceux dévoilés ici demeurent des pièces maîtresses ». Œuvres de créateurs indépendants, la plupart de ces titres ne sont pas commercialisés, mais disponibles en libre téléchargement. Ils sont répartis en six thématiques : les migrations, les médias, la guerre, l’opinion publique, le pouvoir et l’identité sexuelle. Tous sont facilement utilisables. Et plutôt déroutants…

Auriea Harvey & Michaël Samyn, Sunset, 2015 © Tales of TalesLe téléphone pleure

Phone Story, par exemple, nous explique comment est fabriquée la tablette avec laquelle nous jouons. Lors du premier niveau, nous voici dans la peau d’un soldat, au bord d’une mine au Congo. Notre mission ? Forcer des enfants à extraire le coltan, métal nécessaire à la confection de notre cher smartphone. L’étape suivante nous glisse dans la peau d’un brancardier. Posté au pied d’une usine d’assemblage dudit téléphone, en Chine, vous devez cette fois rattraper les employés se jetant par les fenêtres pour échapper à leur sort… « C’est évidemment glauque, concède Adrien. Mais il s’agit de démontrer qu’en nous amusant, nous participons sans le savoir  à une chaîne inhumaine… ».

Futés, les concepteurs de Phone Story ont détourné l’objet lui-même pour déclencher la prise de conscience. « D’autres créateurs utilisent l’énorme impact de cette industrie pour valoriser un thème sensible ». Telle l’identité sexuelle. Si la plupart des jeux nous réserve un avatar masculin hétéro, Dys4ia nous plonge dans la vie de sa conceptrice, Anna Anthropy. Il s’agit-là de suivre les étapes nécessaires à son changement de genre. Tout aussi pertinent, Nicky Case a lui mis au point un simulateur de… coming-out. « Grâce à un système de questions-réponses vous revivez le récit de cet Américain, forcé de révéler son homosexualité. En fonction de  vos déclarations, vous découvrirez si vous êtes capables d’assumer certains choix… ».

Les Sims à la guerre  

Imaginées loin des gros labels (souvent enclins à la censure ou au profit immédiat), ces œuvres présentent des esthétiques très variées, parfois vintage, sommaires (par manque de moyens) ou tout simplement splendides, comme The War of Mine des Polonais de 11 bit studios. « C’est un anti-wargame, précise Julien Annart, spécialiste belge du jeu vidéo. Souvent, les productions mainstream représentent la guerre comme une chose amusante. Elle l’est, mais parce que les civils en sont systématiquement exclus, alors qu’ils demeurent en réalité les principales victimes ». Ici, il s’agit de gérer un groupe de survivants dans une ville dévastée par un conflit. A un moment, nous découvrons une cave occupée par un couple de personnes âgées. « Soit vous leur laissez leur nourriture et vos troupes meurent de faim, soit vous leur prenez et condamnez ces vieillards, minant le moral de vos personnages… ».

Mais alors, comment gagner ? « La plupart du temps, vous ne pouvez pas, sauf si vous êtes amoral renchérit Adrien. L’un des aspect récurrents de ces jeux, c’est la déception. Elle  permet au joueur de questionner ses propres valeurs éthiques, ses responsabilités… ». En endossant des rôles alternatifs, nous vivons ainsi moult dilemmes sociétaux. « Cette exposition ne vous impose aucun discours, vous devenez au contraire acteur de 18 pensées différentes. Et ressortirez, on l’espère, avec une perception légèrement différente du monde ».

Julien Damien
Informations
Bruxelles, ISELP

Site internet : http://www.iselp.be

lundi - samedi / 11h - 18h30 / Nocturne les jeudis jusqu'à 20h

11.01.2019>23.02.2019mer > sam : 11 h > 18 h, gratuit (conférences : 6 / 4 €)
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