La peau de l'URSS

A Douchy-les-Mines, le Centre régional de la photographie présente deux séries de l’Ukrainien Boris Mikhaïlov. Depuis les années 1960, cet artiste mondialement reconnu n’a cessé de dépeindre l’envers (et l’enfer) du décor soviétique. Baptisée L’âme, un subtil moteur à explosion, cette exposition résonne avec l’histoire industrielle des Hauts-de-France.

Boris Mikhaïlov a vu le jour en 1938, dans l’Ukraine soviétique. Comme son père, il fut d’abord ingénieur au sein d’une usine située dans sa ville natale, à Kharkov. Remarquant son goût pour la photographie, les autorités lui confient un appareil pour témoigner du quotidien de l’entreprise. Évidemment, il ne fera pas ce qu’on lui demande… Durant les années 1960, il est viré par le KGB pour avoir pris (avec ledit appareil) des clichés de sa femme nue. Dès lors, Mikhaïlov consacrera sa vie à son art, critiquant aussi bien le régime communiste que le capitalisme sauvage lui succédant. Visages édentés, corps difformes, enfants drogués… ses œuvres fissurent le vernis de la propagande officielle. Elles révèlent les damnés, tout en jouant d’audaces esthétiques, entre photomontages, collages ou colorisation. « Il se revendique d’ailleurs plus du champ de l’art contemporain que de la photographie, c’est un plasticien de l’image », indique Muriel Enjalran la directrice du CRP, ravie d’accueillir « un artiste de cette envergure ». Cette exposition ne doit pourtant rien au hasard.

Sans titre, série Promzona, 2011, Courtesy Galerie Suzanne Tarasieve, Paris © Boris MikhaïlovDestin tragique

Le travail que Boris Mikhaïlov dévoile à Douchy-les-Mines fait écho à la crise industrielle qui frappa le Valenciennois et les Hauts-de-France. Encore jamais vue dans une institution française, la série Promzona fut réalisée en 2011 au cœur du Donbass (toujours en guerre, aujourd’hui), où il s’échina. Monumentales, ces photos captent les derniers instants de ce qui constitua le cœur sidérurgique de l’ex-URSS. Elles offrent l’ultime témoignage de l’activité des usines d’extraction de la houille ou du charbon. Toutefois, l’Ukrainien dépasse le cadre purement documentaire de son sujet. « Son regard est nourri de peinture, de cinéma, de littérature. Au-delà du contexte postindustriel, il nourrit une réflexion sur l’historie de l’art ».

Ici, un enchevêtrement de poutres et de tuyaux métalliques où se perdent des ouvriers évoque Les Constructeurs de Fernand Léger. Là, cette présentation en tondo (format rond) renvoie à la renaissance italienne – comme à Picasso ou Braque. Plus loin, cette cheminée d’usine saisie en contre-plongée reprend le vocabulaire du constructivisme russe – Alexandre Rodtchenko en tête. Mais là où il s’agissait d’exalter la beauté de la machine, alors promesse d’émancipation et de progrès pour l’humanité, Mikhaïlov focalise sur son effondrement- et celui de son peuple.

Sans titre, série Salt Lake, 1986 © Boris Mikhaïlov

Photos salées

Dans la salle d’en face on découvre une seconde série. Salt Lake nous emmène cette fois à Slaviansk (toujours dans le Donbass), une ancienne station thermale fréquentée par les apparatchiks, à la fin du XIXe siècle. Prises sur le vif en 1986 (trois ans avant l’effondrement du mur), ces scènes de bonheur dominical montrent avec un œil bienveillant, parfois drôle, des classes laborieuses se réappropriant les plaisirs des riches. Ces images aux couleurs sépia dévoilent des corps imparfaits barbotant dans un lac, entre rondeurs felliniennes, peaux tatouées ou ridées, en tout cas « très loin de l’idéal esthétique soviétique ». En arrière-plan, surtout, on remarque des cheminées, des tuyaux d’écoulement, des fils électriques, des rails… « On comprend alors qu’une ombre menace la population… ». Autrefois courues pour leurs vertus thérapeutiques, ces eaux boueuses et salées sont en réalité polluées par les usines environnantes – le scandale sera révélé quelques années plus tard. « Boris Mikhaïlov nous explique ici comment son peuple parvient à vivre envers et contre toutes les difficultés imposées par le régime ». Cherchant son coin de paradis au milieu de l’enfer.

Julien Damien
Informations
Douchy-les-Mines, Centre Régional de la Photographie

Site internet : https://www.crp.photo/

lundi au vendredi, 13 h à 17 h
weekend & jours fériés, 14 h à 18 h

fermé les 24, 25, 31 décembre 2013 et 1er janvier 2014

08.12.2018>24.02.2019mar > ven : 13 h > 17 h, sam & dim : 14 h > 18 h, Gratuit
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