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Naissance d'un mythe

(c) Julien Damien

Nous sommes en 1897. Tandis que Feydeau triomphe, Edmond Rostand piétine. Toutes ses pièces sont des bides… jusqu’à celle-ci. Portée par Constant Coquelin (le Depardieu de l’époque, ici joué par Olivier Gourmet), Cyrano de Bergerac deviendra le plus grand succès du théâtre français. Dans Edmond, Alexis Michalik raconte le “making-of” de ce chef-d’œuvre, en mêlant le vrai au faux et l’humour à l’émotion. Après avoir raflé cinq Molières en 2017, le comédien, auteur et metteur en scène parisien adapte ce spectacle sur grand écran. Tirons-lui les vers du (gros) nez.

Comment Edmond est-il né ? Au départ c’était un film, qui est devenu une pièce… avant de redevenir un film ! J’ai cette idée en tête depuis 15 ans, c’est le projet de ma vie. Le théâtre est ma passion et Cyrano l’une de mes œuvres préférées, tout comme Shakespeare in Love (ndlr : de John Madden, retraçant la vie du dramaturge au moment de l’écriture de Roméo et Juliette). Je l’ai vu ado et me suis toujours demandé pourquoi on ne faisait pas la même chose en France, en l’occurrence avec Edmond Rostand. J’ai développé un scénario, mais personne n’en a voulu. J’ai donc créé un spectacle et le succès fut tel que les financements sont arrivés. Finalement, je l’ai réalisé moi-même.

Pourquoi vous concentrez-vous sur la genèse de Cyrano ? Je trouvais la mise en abyme plus intéressante : je me passionne pour Edmond Rostand, lui-même passionné par Cyrano. Il s’agit d’introduire le public dans les coulisses de la création. J’essaie de transmettre tout mon amour du théâtre. J’ai eu la chance de grandir à Paris et mes parents m’ont emmené assez jeune voir des pièces extraordinaires (de Peter Brook, Ariane Mnouchkine…). Pour moi, cet art est tout sauf poussiéreux, sclérosé, il est au contraire vivant et riche. Au final, c’est une comédie reposant sur une réalité historique, mais prenant pas mal de libertés avec la vérité…

Y a-t-il beaucoup d’inventions ? Oui, par exemple la véritable muse d’Edmond Rostand n’était autre que sa femme. Mais je voulais qu’il soit traversé par des éléments de la vie de Cyrano (car il est habité par sa création), notamment ce triangle amoureux formé avec Christian et Roxanne. Il fallait donc qu’ Edmond soit tenté par une personne extérieure, Jeanne, lui redonnant l’envie d’écrire. Ici, il lui compose des lettres d’amour pour le compte de son ami Léo, amoureux d’elle. Tous les deux la désirent mais pour des raisons différentes… Le récit repose sur ce trio.

© Gaumont / Nicolas Velter

© Gaumont / Nicolas Velter

Pourquoi avoir dépeint les frères Floury, producteurs de la pièce, en mafieux corses ? Parce qu’on n’avait rien sur eux, aucun témoignage. Je me suis donc permis de les présenter en bandits et propriétaires de bordel ! Il y a beaucoup d’autres choses fausses. Rostand n’a pas écrit Cyrano en un mois, plutôt en six, mais je voulais injecter une certaine urgence, donnant au film cet élan propre à la création théâtrale. Ce qui m’intéresse, c’est le mois précédant ce phénoménal triomphe auquel personne ne croit. Et la jeunesse de l’auteur : il a 29 ans au moment où il écrit ce monument !

Quel fut votre parti pris sur le plan de la réalisation ? Plus de 90 % du film est réalisé en steadicam. On tournait les scènes dans la durée pour jouer comme au théâtre, avec un cameraman toujours en mouvement autour des comédiens. Au final, cela donne à Edmond un certain dynamisme, évitant ce côté “théâtre-filmé” un peu ringard et statique, à éviter à tout prix. Enfin, chose assez inhabituelle, j’ai utilisé un objectif grand angle.

Pourquoi ? Car j’avais de très beaux décors et de supers figurants ! En tournant plus large, on voit ce qu’il y a derrière les personnages. Je voulais montrer un vrai spectacle, tout simplement. Ensuite, parce que le théâtre dans lequel on a tourné, certes très beau, n’avait qu’une capacité de 500 places, il fallait lui donner cette impression de grandeur qu’il n’avait pas.

S’agissait-il aussi de tourner le film à la manière d’un vaudeville ? Oui, car le rythme est une obsession chez moi, il est aussi primordial dans mes pièces. L’ennui est mon pire ennemi. D’ailleurs dans le film on croise Georges Feydeau, que j’interprète notamment dans une scène assez comique à l’hôtel, où il y a des portes qui claquent… Ce passage est un hommage au vaudeville. Feydeau est ici présenté comme “l’ennemi” de Rostand… Oui, mais dans la réalité il était beaucoup plus sympa ! Il s’agissait de donner à Edmond un Némésis, d’incarner son contraire, soit un type passant son temps à boire du champagne, montant des comédies légères et qui, par-dessus le marché, se moque de lui ! Ça le pousse à se surpasser.

Comment avez-vous choisi les comédiens ? J’ai cherché de nouveaux visages, pour souligner la fraîcheur de cette histoire. Le casting mêle ainsi acteurs confirmés et débutants. Pour interpréter Coquelin, le choix d’Olivier Gourmet fut évident, c’est un comédien fabuleux. Mathilde Seigner, dont le franc-parler n’est plus à démontrer, incarne Maria Legault, une actrice insupportable, avec beaucoup d’autodérision ! On peut citer aussi Dominique Pinon ou Olivier Lejeune… En fait, j’ai réuni des gens animés par un esprit de troupe.

© Gaumont / Nicolas Velter

© Gaumont / Nicolas Velter

Y a-t-il un peu de vous dans Edmond ? Je n’écris jamais d’autofiction, mais me suis rendu compte après coup qu’on avait des points communs. Par exemple, dans le film, Rostand ne boit jamais d’alcool, plutôt de la verveine, lui donnant ce côté “vieux jeu”… comme moi ! Le scepticisme général auquel il est confronté m’est également familier, tout comme l’urgence dans laquelle il doit écrire. Je l’ai vécue pendant la création du Porteur d’histoire. Suite à la défection d’un auteur pour le festival Faits divers, mon ami Benjamin Bellecour m’avait demandé de composer une pièce en un mois !

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? J’accompagne toujours mes spectacles. Edmond et Intra Muros vont d’ailleurs être montés en Angleterre, en 2019. Et puis je viens de finir mon premier roman, Loin, un récit d’aventure le thème du voyage…

Propos recueillis par Julien Damien

Edmond

D’Alexis Michalik, avec Thomas Solivérès, Olivier Gourmet, Mathilde Seigner, Tom Leeb… Sortie le 09.01