Le (dé)goût des autres

Samuel West Photo © Anja Barte Telin

Ouvert depuis le mois d’octobre et jusqu’à fin janvier, à Malmö en Suède, le Disgusting Food Museum expose les aliments les plus “dégoûtants” de la planète. Au menu ? Pénis de taureau cru ou graines de soja fermentées, arrosées de préférence d’un petit alcool de cadavres de souriceaux (avec modération, bien sûr). Le fondateur de cette noble institution n’est autre que Samuel West, déjà à l’origine du Musée de l’échec. Rencontre à la bonne franquette.

Qu’exposez-vous ici ? 80 aliments issus du monde entier. Le parcours est géographique et chaque continent est représenté. La plupart de ces repas sont vrais, certains des répliques et quelques uns montrés sous forme de vidéos. Beaucoup sont d’ailleurs odorants (nous avons 10 “stations d’odeurs”). Nous comptons aussi une section spéciale pour le fromage, que nous appelons “l’autel du fromage puant”. Le plus fort est le Vieux Boulogne, de France.

Comment ces mets ont-ils été choisis ? D’abord, ils doivent être toujours consommés aujourd’hui ou présenter une importance historique. Donc, pas de crème glacée au bacon ni d’autres saveurs bizarres. Ensuite, ils doivent être considérés comme dégoûtants par beaucoup de gens. Enfin, il leur faut être intéressants ou amusants. Par exemple, le stinky toe (“orteil puant”), un fruit issu de la Jamaïque, n’est pas si rigolo à regarder, mais son nom l’est !

Photo © Anja Barte Telin

Photo © Anja Barte Telin

Quels menus nous conseillez-vous ? On peut citer le balut, un fœtus de canard partiellement développé, bouilli et mangé directement dans la coquille. C’est un aliment de rue courant aux Philippines. J’aime aussi le casu marzu, un fromage de Sardaigne infesté de larves de mouches. Les asticots peuvent sauter jusqu’à 15 cm, vous devez donc vous couvrir les yeux lorsque vous le mangez… Sinon, vous avez la chair de requin pourrie, un menu islandais dont l’odeur est indescriptible, ça sent la mort et l’ammoniac. Il est impossible de le goûter sans une grande dose de schnaps. Enfin le haggis est également très intéressant. C’est ce fameux plat national écossais à base de cœur, de foie et poumons de mouton. Dans l’exposition, nous présentons d’ailleurs un mannequin vêtu d’un kilt. Je me demande combien de visiteurs le lèveront pour vérifier s’il est un vrai “scott” …

Peut-on goûter cette nourriture sur place ? Oui, à la fin du parcours, on trouve la table de dégustation. Sept aliments présentés dans l’exposition peuvent être testés. C’est très populaire. La plupart des visiteurs hésitent généralement, puis trouvent le courage de passer à table… héhéhé !

Mais comment cette idée d’exposer des aliments “dégoûtants” est-elle née ? Je suis psychologue et me suis toujours intéressé aux concepts négligés. Le dégoût est la plus délaissée de nos émotions. C’est un sentiment d’extrême répulsion envers certaines choses. Sa fonction évolutive est de nous aider à éviter les maladies et les aliments insalubres. Elle est universelle. Elle influence notre vie de nombreuses façons : dans notre choix de nourriture, mais aussi notre comportement sexuel et même notre morale ou nos lois.

Photo © Anja Barte Telin

Un petit pénis de taureau cru ? Photo © Anja Barte Telin

 

Le dégoût n’est-il pas une notion subjective ? Culturelle ? Cette question résume le but de l’exposition : démontrer que le dégoût n’est pas objectif, c’est une notion très individuelle. Nous aimons les aliments avec lesquels nous avons grandi. La perspective de croquer une araignée donne faim à certaines personnes mais envie de vomir à d’autres. C’est est aussi une affaire contextuelle, la présentation joue beaucoup : maintenant que certains des meilleurs chefs du monde expérimentent des insectes dans leurs menus, c’est devenu un délice.

Quel est donc l’objectif de ce musée ? Notre production de viande actuelle est insoutenable du point de vue environnemental. Il est donc urgent d’envisager des solutions de remplacement. Mais beaucoup de gens sont écœurés par l’idée de manger des insectes, par exemple. Si nous pouvions changer notre conception des aliments dits dégoûtants, cela faciliterait cette transition vers des sources de protéines plus durables.

Propos recueillis par Julien Damien
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