Feu de tout bois

Gravelines met à l’honneur deux géants du roman xylographique. Le premier, Frans Masereel, l’inventa il y a tout juste un siècle. Le second, Olivier Deprez, perpétue cette tradition à travers une oeuvre située entre la BD et les arts plastiques. Présentées sous forme de séquences pour l’un, et de rétrospective pour l’autre, ces gravures sur bois alimentent le 9e art de perspectives brûlantes.

Méconnu du grand public, Frans Masereel (1889 -1972) demeure une figure majeure de la bande dessinée, comptant dans son fan-club des auteurs comme Art Spiegelman ou François Schuiten. Pour cause, « il est considéré comme un pionnier du roman graphique », selon Samuel Dégardin, commissaire de cette exposition. Né à Blankenberge, réfugié en Suisse durant la Première Guerre mondiale (à Genève, là où naquit le 9e art), ce Belge fait partie d’une vague d’artistes qui remit la gravure sur bois (si chère à Dürer) au goût du jour. Illustrateur pour des journaux comme La Feuille, il se fit connaître avec 25 Images de la passion d’un homme, publié il y a tout juste 100 ans.

Frans Masereel, La Ville, 1928 - Coll. Musée de GravelinesCe premier « roman sans parole » raconte en 25 “planches” l’émancipation d’un ouvrier se battant pour plus de justice. Ami d’écrivains pacifistes tel Stefan Zweig, Frans Masereel fut en effet « très engagé dans les luttes sociales » et un observateur acéré des bouleversements de son temps. En témoigne La Ville, « son véritable chef-d’oeuvre, insiste Samuel Dégardin. Il raconte le cycle d’une journée en milieu urbain, livrant une vision panoptique dans l’espace public ou l’intimité des logements ».

Ombres et lumières

Au-delà de cette narration muette et figurative, l’autre caractéristique de son travail se situe dans l’emploi quasiexclusif du noir et du blanc, offrant une puissance graphique indéniable. Moderne, universelle, son oeuvre influencera nombre d’artistes contemporains. Notamment un autre Belge, Olivier Deprez. Ce Binchois est un membre fondateur des défricheuses éditions Frémok. La découverte de Masereel fut pour lui une révélation. C’était en 2003, et l’ancien élève de Saint-Luc cherchait la technique lui permettant de traduire en images Le Château, de Franz Kafka. « J’y ai alors vu une analogie entre le geste de l’écrivain et celui du graveur. Kafka creuse des vides pour faire émerger des formes : chez lui elles sont littéraires, chez Masereel visuelles ».

Là où ce dernier utilisait du “bois de bout” (c’est à dire dur) qu’il taillait au burin et à la gouge « à la manière d’un sculpteur », Olivier Deprez se sert du contreplaqué. Ce “bois de fil”, une fois encré, introduit un “bruitage” particulier. Plus abstraites, les créations du quinquagénaire partagent cette même appétence pour le clair et l’obscur. « Oui, je les ai toujours traités comme de la couleur. Le noir permet aussi de combler les trous, de stimuler l’imagination du spectateur, comme s’il cachait plusieurs mondes ». A nous de les découvrir.

Julien Damien
Informations
Gravelines, Musée du Dessin et de l'Estampe Originale

Site internet : http://www.ville-gravelines.fr/expotemp/02-%20PAGE%20WEB/Pages/Index.html

tlj sf mar., lundi, mercredi, jeudi, vendredi de 14h à 17h, samedi, dimanche, jours fériés de 15h à 18h

20.10.2018>17.02.2019ous les jours sauf mardi : 14 h > 17 h (week-end : 14 h 30 > 17 h 30), 3,50 / 2,50 € / gratuit (-15 ans)
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