Moments de vérité

Paru il y a tout juste 60 ans, Les Américains est considéré comme un livre culte, érigeant son auteur, Robert Frank, au panthéon la “street photography”. Miroir tendu à l’Oncle Sam, cette série immortalise des instants de la vie quotidienne aux Etats-Unis, au milieu du siècle dernier. Le Musée de la Photographie de Charleroi expose la totalité de ces clichés en noir et blanc.

« Un flou absurde ». « Une lumière sale ». « Un poème triste pour pervers »… Voilà le genre de critiques reçues par Les Américains lors de sa publication, en 1958. Il faudra dix ans à Robert Frank pour que son livre soit reconnu à sa juste valeur : un chef-d’œuvre d’authenticité et de réalisme. L’essence même de la “street photography” inventée par Walker Evans, et source d’inspiration pour Raymond Depardon ou le Carolo Stefan Vanfleteren. Né à Zurich en 1924, issu d’un milieu bourgeois, le Suisse se forme dès l’âge de 12 ans à la photographie. C’est aux Etats-Unis qu’il fourbit ses armes, travaillant d’abord pour le magazine féminin Harper’s Bazaar, avant de décrocher une bourse auprès de la Fondation Guggenheim. Sa mission ? « Documenter visuellement la civilisation américaine ».

Des visages, des figures

Dès 1955 et durant un an, “Bob” sillonnera avec sa femme et ses deux enfants quelque 30 états du pays de l’Oncle Sam, photographiant ses autochtones au gré de ses rencontres ou des événements. « Il n’a suivi aucun programme défini, il partait en voiture et se laissait guider par le hasard et son intuition », explique Adeline Rossion, collaboratrice scientifique au Musée de la Photographie de Charleroi. Ici une serveuse à l’air boudeur dans un “diner” à Hollywood, un drive-in à Détroit, là une jeune femme dans un ascenseur à New-York, les funérailles d’un croque-mort en Caroline du Sud… Bien souvent, il s’agit de plans serrés car « les visages sont plus intéressants que les paysages, selon le principal intéressé. Il fallait surtout faire vite, je prenais les gens avant qu’ils remarquent l’appareil, car une fois qu’ils l’ont vu, ils changent. La première prise est donc la bonne ». Au final, ces clichés en noir et blanc détonnent. « C’est parfois flou et les cadrages sont approximatifs, mais il capturait la vie comme elle s’offrait à lui, sans réfléchir », poursuit Adeline Rossion.

Elevator - Miami Beach, 1956, from The Americans

 

Filtre révélateur

Cette approche “sauvage” permettra à ce « chasseur d’images » de révéler le pays dans toute sa vérité. Ses moments de tendresse, saisis par exemple dans le regard d’un couple de danseurs insouciants, mais aussi sa violence, son racisme ambiant, comme cette photo de bus dans lequel tous les passagers avant sont blancs, et ceux à l’arrière noirs… « Il a écorné le mythe de cette belle Amérique glorifiée après la Seconde Guerre mondiale, analyse Adeline Rossion. Robert Frank montre alors que c’est une nation comme les autres, avec ses hauts et ses bas, ses doutes, ses vides existentiels, ses tensions sociales, ses petits bonheurs quotidiens…».

Au total, l’Helvète (underground) aura parcouru 16 000 kilomètres, pris 27 000 clichés pour en retenir… 83 (tous exposés à Charleroi). Refusé par le pudibond Life, ce livre fut d’abord publié en France grâce aux éditons Delpire. L’ouvrage est préfacé par un certain Jack Kerouac. « Il s’était attiré la sympathie de la Beat Generation, séduite par la liberté de ses images ». Sales et brutes comme un riff des Rolling Stones, auxquels Robert Frank consacrera d’ailleurs un documentaire en 1979… déclenchant, là aussi, un beau scandale. Le titre ? Cocksucker Blues. Tout est dit.

Julien Damien
Informations
Charleroi, Musée de la Photographie

Site internet : http://www.museephoto.be

22.09.2018>20.01.2019mar > dim : 10 h > 18 h, 7 > 4 € / gratuit (-12 ans)
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