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Corps et lame

Figure atypique et sismique dans le panorama musical français, Scieur Z balance ses riffs lancinants de scie sur fond d’electro-rock éclectique. De quoi servir la poésie foutraque de son dernier opus, Virtuellement Vautre, fourre-tout réjouissant et méritant d’être exploré dans les moindres recoins. Rencontre avec Renaud Lacoche, retour sur sa démarche, son parcours ainsi que son cultissime groupe Président Z. Bref, “Ze” interview, pas virtuelle du tout !

Comment est venue l’idée de jouer de la scie ? Ce son envoûtant et mystérieux m’a attiré d’emblée, dès le début des années 1980, et peut-être même avant, inconsciemment, avec le chant des rails de mon enfance, que je nomme “la voix des voies”. A la suite d’un vagabondage un peu partout en France, je suis enfin tombé sur Ze instrument que j’ai pu essayer dans un magasin de musique, à Strasbourg. Une révélation. Le parcours du combattant a été de trouver une véritable scie du type “Lame” (introuvable à l’époque).

Comment as-tu fait ? J’ai dû écrire à Maurice Dalle (le plus célèbre lamiste des 70’s), qui m’a gentiment recommandé à son artisan-fabricant. Ensuite, grâce aux conseils d’un clown local qui en jouait et à la vieille méthode Keller, j’ai joué all by myself ! L’idée de l’incorporer dans “Président Z” est venue spontanément, car depuis longtemps j’admirais des groupes qui utilisaient des instruments décalés : violon pour le Velvet ou Orchestre Rouge, flûte traversière pour Genesis, King Crimson ou Jethro Tull… J’ai alors voulu mettre en valeur cet instrument totalement délaissé dans l’histoire du rock (hormis quelques rares incursions, comme chez Can, par exemple).

Est-ce aussi l’expression d’une certaine cinéphilie ? Je pense à Bernard Herrmann et son utilisation du thérémine dans le film Le Jour où la Terre s’arrêta, entre autres… Oui, j’ai revu récemment Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Forman. J’avais totalement zappé la fantastique musique qui l’accompagne, et surtout qu’on y entendait de la scie. Je citerais aussi presque tous les films de Costa Gavras (particulièrement Z, évidemment), Orange Mécanique, Buñuel, quelques westerns comme Little Big Man ou ceux avec la musique d’Ennio Morricone, les films muets expressionnistes allemands et bien d’autres, qui apparaissent dans les montages vidéo que je propose en live. La scie se nomme aussi “lame sonore”, d’où l’un de mes titres les plus cinéphiles baptisé L’âme s’honore... J’ai toujours accordé une place très importante à la musique de films. Par contre, hormis mes propres créations vidéo, je n’ai jamais vraiment réalisé de “vraies” bandes originales. D’où mon projet Scie-Né MuZic, sous-titré « pour films imaginaires » !

Avec Train de vie, s’agit-il d’explorer cette thématique ferroviaire qui t’est si chère et cette fameuse “voix des voies” ? J’ai sorti ces deux albums quasi simultanément, Train de vie, plutôt chanson / pop-rock, et Scie-Né MuZic, plus expérimental. Train de Vie est aussi un livre (recueil de poésie et textes des chansons). J’ai décidé de prendre le “meilleur” des deux, en alternant les titres instrumentaux. Il y avait déjà des projections de mes montages vidéo, mais en revanche aucun masque ni costume (hormis ma chemise à Z). Plus sobre donc, mais ce n’était pas le même propos non plus. La thématique du train est venue d’une prise de conscience que le son de la scie se rapprochait vraiment beaucoup de cette “voix des voies”, sons plaintifs issus des frottements des rails sur les voies, que j’entendais la nuit dans la maison de mon enfance, située tout près de la gare de Tergnier (l’une des plus grandes gares de triage de France !).

Les trains, au fond, c’est une histoire de famille ? Oui, mon père était cheminot, à l’époque où la SNCF voulait encore dire quelque chose et n’avait pas vendu son âme au néo-libéralisme !

Aurait-on pu voir Scieur Z soutenir les cheminots en grève ?! Là, tu ne crois pas si bien dire ! J’avais justement glissé dans l’oreille de mon manager l’idée de monter un “festoche” de soutien aux grévistes cheminots avec mon association (A.D.S. “Avec Des Scies…”), et dont la totalité des bénéfices aurait été entièrement reversée aux grévistes sur Tergnier, fief SNCF. Ça aurait bien fonctionné je pense. Hélas, notre emploi du temps ne nous l’a pas permis…

Ton frère (Philippe Lacoche, journaliste et écrivain – ndlr) et toi aviez œuvré ensemble en 2007. Pensez-vous remettre ça un jour ? Nous avions collaboré et cela avait donné Lady B (paru chez Le Castor Astral en 2007 – ndlr), conte érotico-pop écrit par mon frère, dont il m’avait confié la mise en musique. J’avais alors quasiment tiré un trait sur mes projets pour me consacrer à la rénovation de ma maison. C’est lui qui m’a remis le pied à l’étrier ! Ce fut une très belle expérience. Sa petite amie de l’époque, Lou Mary, me donnait les répliques sur CD comme sur scène. Nous avions fait une résidence sur Soissons, quelques dates à sept musiciens, puis en trio, mais hélas l’aventure s’est arrêtée. J’ai masterisé Virtuellement Vautre au studio Bleu Lune, où nous avions enregistré Lady B.

MarieT.SCARCELLA

Virtuellement Vautre, justement. S’agit-il d’un nouvel album ou d’une réédition, voire d’une compilation ? Il ne s’agit ni d’une réédition, ni d’une compil’. Par contre, il est exact que certains titres avaient été créés à la fin des années 1990, mais ils ont été réarrangés et réactualisés. Et de nouveaux morceaux sont nés depuis, dans la même veine et autour du même thème central, d’où mon envie de le mener à bien et de le concrétiser en un “concept-album”.

Comment restituer cet album sur scène ? En solo, du moins pour l’instant. Car je reste toujours ouvert à différentes collaborations (danseurs, musiciens…), mais tout dépend des lieux et surtout des budgets ! Sur scène, chaque titre devient une aventure sonore, mais aussi visuelle (gestuelle déglinguée avec accessoires et masques). Il y a également des créations vidéo (illustrations plastiques, films d’animation, clins d’œil aux films muets de Murnau, Fritz Lang…). C’est une toile de fond dont l’ambition est de renforcer l’univers proposé, tout en offrant au spectateur quelques clefs pour mieux cerner le sens, parfois caché, des chansons.

De par les thématiques que tu abordes (la cybernétique, le transhumanisme, le capitalisme, la maltraitance animale…), te décrirais-tu comme un artiste “engagé” ? Même si je m’en défends, car je n’aime pas ce terme, il faut bien reconnaître que oui, d’une certaine façon. Et, une fois de plus, on peut faire le lien avec Président Z dans lequel tous les quatre étions de fervents admirateurs et lecteurs assidus de Bakounine, Kropotkine, Malatesta, Reclus, Proudhon et tant d’autres… Poésie et politique peuvent faire bon ménage, à condition que l’alchimie soit bien dosée et assez fine. Il me revient une maxime de mon cru de l’époque de Président Z : « L’art n’est pas qu’un cri, mais je préfère le cri sans la forme, que la forme sans le cri » !

Président Z a constitué ton premier véritable projet musical. Avec le recul, qu’est-ce qui a manqué à ce groupe à l’époque selon toi pour être signé et basculer définitivement du côté du culte ? Il y a eu d’autres formations auparavant (Paillasson, Bananamour, Circé), mais effectivement “PZ” a été l’expérience la plus marquante. Celle où j’étais le plus impliqué artistiquement, humainement et politiquement (ce qui formait un noyau soudé). Je pense qu’à l’époque il nous manquait un bon manager, quelqu’un qui aurait pu créer le lien avec les labels et les organisateurs. Il n’y avait que le batteur et moi-même qui étions parfois sur Paris, et jouer une musique novatrice entre prog’ / post-punk et cold wave dans une petite ville de province restait un handicap insurmontable pour l’époque.

Tu as aussi participé à l’album d’Amadou & Mariam, Un Dimanche à Bamako. Peux-tu nous en dire plus? J’ai enregistré deux titres avec mes instruments (scie et guitare-cello) : La Fête au village et Camions sauvages. C’est grâce à leur directeur artistique, Marc-Antoine Moreau, que je connaissais quand il était aux éditions Polygram chez Universal, et qui aimait beaucoup ma scie. Il a donc tenu promesse, en m’invitant à participer à cet album, chose rare dans ce milieu. Ce qui est assez marrant, c’est que l’enregistrement a été réalisé dans des conditions assez précaires, déjà le nom du studio : “Misère” (transformé ensuite en “Cantina”) ! Bref, rien ne laissait présager que le disque deviendrait disque d’Or et serait récompensé aux Victoires de la Musique ! Marc-Antoine est ensuite devenu le manager d’Amadou & Mariam, et s’occupait aussi de Radio Marais sur Paris. Il m’avait proposé des dates d’interviews, mais il a été victime du paludisme en Afrique, et en est mort hélas…

Finalement, te considères-tu comme un “plasticien sonore” ? Oui, un peu, au regard de ma formation de plasticien, les recherches de sonorités et mes différentes collaborations “bruitistes” (Emmanuel Mailly, Bernard Szajner). J’aime explorer les sons pour créer des textures et des ambiances sonores. Ainsi “explorateur sonore” serait peut-être plus approprié. Mais j’aime aussi ne pas perdre de vue la mélodie et les harmonies, qui doivent néanmoins toujours me surprendre.

 

Propos recueillis par Selina Aït Karroum

A visiter / www.scieurz.fr

A écouter / Virtuellement vautre (Musea Records / Gazul Records)

A lire / Train de vie (éditions Les Soleils Bleus)

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