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Pop Panther

Karim Madani est écrivain et journaliste spécialisé dans les cultures urbaines et la musique noire américaine – jazz, rap…. Ce Parisien est l’auteur, entre autres, d’une biographie sur Spike Lee, qu’il abordera en décembre à Lille, en marge de Power to the People. En attendant, on a causé des Black Panthers.

Comment voyez-vous ce parti ? C’est une nouvelle proposition dans la défense des droits civiques, très révolutionnaire, tranchant avec celle de Martin Luther King, un peu à la papa, traditionnelle.

Les Black Panthers sont souvent présentés comme radicaux, violents… Qu’en dites-vous ? C’est l’image véhiculée par les politiciens américains, républicains ou démocrates, et la presse conservatrice. Si la radicalité signifie protéger les gamins à la sortie des écoles, leur donner de la nourriture ou armer leurs parents pour éviter de tomber sous les balles des policiers, alors oui, ce mouvement est radical. Mais il faudrait plutôt parler d’autodéfense.

© Jean-Philippe Carré MatteiLes photos de Stephen Shames montrent d’ailleurs un parti organisé et fraternel… Oui, au départ, il se forme en distribuant des soupes populaires pour sa communauté, le lumpenprolétariat, les ouvriers, et récolte des fonds pour les prisonniers et leurs familles. C’était avant tout un mouvement très social, voire marxiste.

Le mouvement reste pourtant très décrié aux Etats-Unis… En même temps, pour les Américains, les socialistes et les communistes sont des extra-terrestres (rires)… Il faut aussi remettre tout ça dans la perspective de leur culture. Mais il est vrai que pour la majorité des Américains, c’est-à-dire blanche, conservatrice et même la petite bourgeoisie noire, les Black Panthers sont encore synonymes de subversion, de violence, de terrorisme….. Alors qu’ils n’ont jamais porté atteinte à autrui de manière gratuite, visé d’innocents, leurs actions étaient très ciblées. Ils avaient des armes, mais très peu ont tiré sur la police, c’était surtout de la dissuasion.

A voir l’actualité l’américaine, leur combat semble inachevé… Complètement. Et, paradoxalement, la vague de meurtres racistes commis par des policiers a explosé sous la présidence Obama. Mais cette organisation peut, d’une certaine manière, réapparaître. Surtout sous Trump, où la paupérisation du peuple noir est maximale.

Qui seraient leurs héritiers ? Black Lives Matter ne semble pas fédérer… Parce que c’est un mouvement de protestation peu organisé. Il manque cruellement de leaders. D’ailleurs, il n’y a pas vraiment de figures politiques noires majeures. Il faut plutôt chercher leurs héritiers dans la culture. Les Black Panthers ont beaucoup inspiré le cinéma, la musique…

Par exemple ? Ils ont annoncé la blaxploitation, ces super-héros blacks en cuir et armés, même si c’étaient souvent des voyous (rires). Plus politiquement, citons Spike Lee, dont le dernier film, BlacKkKlansman, est une charge anti-Trump assez virulente. De plus en plus de jeunes cinéastes, comme le réalisateur de Get Out, Jordan Peele, sont également nourris par cette radicalité. On peut même évoquer le film Black Panther, énorme carton du boxoffice américain. Il ne fait pas directement référence aux Black Panthers, mais véhicule un message intéressant pour les gamins n’ayant pas l’habitude de voir des super-héros noirs au cinéma. Quelque chose est en train de se passer, le message des Black Panthers est entré dans la pop-culture…

Qu’en est-il de leur influence dans le rap américain ? On peut citer Public Enemy, Nas, 2 Pac… Oui, mais aussi Paris, de San Francisco, un vrai disciple des Black Panthers. Kendrick Lamar s’approprie également, de plus en plus, leur discours et leur esthétique. Le père de Kanye West était un Black Panther. Si on écoute bien ses albums, entre deux conneries égocentrées et mystiques, il l’évoque parfois.

Pouvez-vous nous parler de cette causerie autour de Spike Lee, que vous animerez en décembre ? Spike Lee n’a pas réalisé de film sur les Black Panthers mais sur un autre leader charismatique, Malcolm X. Il a d’ailleurs financé ce long-métrage grâce aux stars de la communauté noire (Magic Johnson, Eddy Murphy…) n’ayant pas reçu le budget suffisant pour le terminer. C’était du crowdfunding avant l’heure ! A travers sa filmographie, je livrerai une radioscopie de l’Amérique, des années 1980 à aujourd’hui, et on se rendra compte que les choses ont parfois empiré. J’effectuerai aussi un petit parallèle avec la situation en France, pas comparable bien sûr, mais aussi secouée de tensions communautaires. Il s’agit d’observer comment les minorités s’en sortent ici…

Propos recueillis par Julien Damien

A voir / Spike Lee, causerie avec Karim Madani : Lille, 01.12, maison Folie Wazemmes, 16 h, gratuit // Aux origines du mouvement goon : Karim Madani + Dj Asfalte : Lille, 16.10, Flow 18 h, gratuit, flow.lille.fr

A lire / Spike Lee. American Urban Story (Don Quichotte, 2015), 192 p., 18 € // Jewish Gangsta (Marchialy, 2017), 96 p. 18 € (+ édition 10/18, 192 p., 6,60 €)

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