Ceci n'est pas un musée

A quelques encablures de la frontière hollandaise, à l’ouest d’Anvers, on trouve Kemzeke, un petit bourg tranquille coincé entre les champs et une autoroute. Tranquille ? Pas tant que ça… La commune flamande abrite depuis 2007 le musée le plus dingue de Belgique : la Fondation Verbeke. Entre bio-art et oeuvres monumentales, cette institution indépendante noue un lien particulier avec Dame Nature. Petit tour du proprio.

Perchée à 24 mètres de haut, elle est visible de loin sur cette route reliant Gand à Anvers. Conçue par le Roumain Marius Ritiu, cette immense lettre ” M ” jaune aux formes rondes (éclairée la nuit) renvoie au logo d’une célèbre chaîne de fast-food. La consonne attire d’ailleurs nombre de voyageurs en quête de pause calories. « Chaque semaine, des automobilistes s’arrêtent pour me demander un hamburger, se marre Geert Verbeke, le maître des lieux. Je ne suis pas agréé et n’ai donc pas le droit d’utiliser de sigles, mais il faut bien que je me signale. Disons que c’est le ” M ” de musée… ». Eh oui, point de bouffe qui rend bouffi ici, mais un endroit dédié à l’art (vraiment) pas comme les autres.

Science for the Masses © Marius Ritiu-Ritiu_Verbeke-FoundationVous avez dit bizarre ?

Dans ce décor truffé de conteneurs, de tubes métalliques et de grues ressemblant à de gros animaux se cache la Fondation Verbeke. Logique : il s’agit d’une ancienne entreprise de transport routier. « J’employais ici près de 90 personnes, explique Geert. A 50 ans, j’ai décidé de tout arrêter, sinon je n’aurais jamais eu 60 ans ». Aujourd’hui, il en a 65. Rattrapé par le virus de l’art, le Flamand a donc vendu sa société, mais pas ses hangars : 20 000 m2 de surface intérieure abritent désormais une flopée d’oeuvres hétéroclites, à dominante ” bio-art “. « Dans les musées, tout est stérile, figé, regrette Geert. Ici j’entretiens un lien avec la nature. Dans ma fondation, vous trouverez des choses très rares, composées avec des animaux morts ou vivants ».

Récupération

Au détour d’un couloir, on admire un poster d’Alep recouvert de vraies mouches par Jan Starken et Mark Schotel, symbolisant l’horreur du bombardement (de “l’insect-art”), ou encore l’intrigant travail de Martin uit den Bogaard. Ce Néerlandais observe l’évolution post-mortem des organismes vivants. Il a découpé, voilà près de 30 ans, une vache entière et placé séparément la tête et les membres dans des cubes de verre étanches – on vous l’accorde, c’est un peu gore.

 

Martin uit den Bogaard

Plus loin, il a branché un voltmètre sur divers cadavres (d’oiseaux, de poulpes…) pour en mesurer les signaux électriques (car oui, il y en a toujours) et les convertir en musique. On l’aura compris, il s’agit ici de s’intéresser à la vie dans l’au-delà. Le temps de reprendre nos esprits (façon de parler…), nous voici dans une salle à part. Climatisée, celle-ci est consacrée à la collection dantesque de collages de Geert : près de 5 000 pièces, s’étalant de 1917 (avec les Dadaïstes) à aujourd’hui. « J’adore ces artistes, ils réalisent des choses nouvelles avec d’autres existantes. Pourquoi peindre ? Tout est déjà là, dans les magazines : les couleurs, les personnages… La récupération est ce qu’il y a de plus important dans notre société ». Après ces mots emplis de sagesse, nous pénétrons dans une grande serre peuplée de spécimens tout aussi étonnants, tel ce piano jouant seul, activé grâce à un système de capteurs par le vol des oiseaux.

CasAnus de Joep van Lieshout : un trou d'enfer !Hôtel (très) particulier

La visite se poursuit en plein-air, dans un immense terrain de 12 hectares, un ancien champ de maïs où poussent désormais des oeuvres de land-art. Du genre monumental (« oui, ça me vient sans doute de mon ancien métier, où je transportais de gros objets »). Au milieu de cette nature galopante on trouve, pêle-mêle, une maison intégralement construite avec des fenêtres (Jason van der Woude), une imposante bibliothèque de panneaux de signalisation touristique (Lodewijk Heylen) ou cette cathédrale bâtie avec des échafaudages, haute de 22 mètres, et abritant des peupliers (Marinus Boezem), soit une magnifique ode à notre environnement. « Je souhaite descendre l’art de son piédestal. A l’inverse des institutions classiques où l’on ne peut rien toucher, chez nous on peut entrer dans les créations ». Et même y dormir : dans un oeuf géant, une tente (bien) perchée ou lové dans la reproduction géante… d’un intestin. Conçue en 2006 par le Néerlandais Joep van Lieshout, la CasAnus trône près d’un petit étang, au sein de la Fondation. « Et hop ! On se réveille le matin dans une oeuvre d’art ». En sortant par où vous savez… Ce qui s’appelle avoir la tête dans le c… L’esprit, lui, divague.

Julien Damien

Fondation Verbeke

Westakker z/n, 9190 Kemzeke jeu > dim 11 h > 18 h (groupes sur rendez-vous : mar & mer), 12 > 6 € / gratuit (-14 ans) verbekefoundation.com

A voir / Annie Debie, solo // Collagemuseum. SBK Amsterdam, 04.11 > 14.04.2019

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