La politique du rire

Après un détour par la route des vins (Saint Amour), Benoît Delépine et Gustave Kervern reviennent à leurs marottes : dézinguer le culte de l’individualisme, de l’ultra-capitalisme et de la ” win “. Comédie sociale déjantée, I Feel Good met en scène Monique (Yolande Moreau), à la tête d’une communauté Emmaüs. Après des années d’absence, elle voit réapparaître son frère, Jacques (Jean Dujardin), un hurluberlu en quête d’une idée qui le rendra riche. Deux visions différentes du monde s’opposent alors, pour le meilleur et pour le rire.

Comment ce film est-il né ?

Benoît Delépine : En travaillant pour Groland, on a la chance de côtoyer des gens très différents. Les problèmes sociétaux nous sont donc familiers. Certains sujets méritent plus qu’un sketch. Alors, on avait envie de réaliser un film à la fois comique et politique, sur notre actualité.

Gustave Kervern : A Groland, chacun a sa spécialité. Moustic c’est l’absurde, moi et Benoît les questions de société. Comme tout le monde, on se demande où l’on va. La terre brûle mais on met tout ça sous le tapis en se badigeonnant de crème solaire… On cherche toujours le meilleur système politique : le communisme n’a pas marché, le capitalisme ne fonctionnera pas non plus, et risque d’ailleurs de finir très violemment…

Comment avez-vous découvert le village Emmaüs où se déroule le film ?

B.D. : Par l’intermédiaire de José Bové puis Moustic, qui fut DJ lors du festival Emmaüs Lescar-Pau.

Photos JD Prod-No Money Productions-Arte France CinéG.K. : On s’est invités là-bas il y a cinq ans, et on a été bien reçus. Groland ouvre des portes. Germain, le créateur du lieu, et les compagnons nous ont immédiatement fait confiance. Ce village est intéressant d’un point de vue cinématographique, avec ces maisons un peu à l’envers et les Pyrénées en arrière-plan. Et puis, il nous permet d’aborder de front la surconsommation.Tu découvres ici de véritables cavernes d’Ali Baba ! Tous ces objets s’accumulant illustrent toute la bêtise de notre société. C’est à la fois désespérant et génial.

B.D. : Oui, c’est dingue, il y a carrément des étagères déjà remplies de drones ! On en est là aujourd’hui… Sauf qu’eux réparent ou en font d’autres choses, c’est l’anti-obsolescence programmée. A notre arrivée, on s’est dit : ” enfin, voilà des gens qui vont dans le bon sens de l’Histoire “. Ils sont modestes, solidaires et réalisent des choses intéressantes et belles.

N’êtes-vous pas lassés du thème de l’ultra-libéralisme, des puissants ?

G. K. : C’est sûr, on ne pisse plus mais on chie dans des violons maintenant (rires). Vous avez raison, on pourrait en avoir marre. Mais c’est dans nos tripes. Je ne vois pas comment on pourrait filmer autre chose. Cela vient sans doute de mon grand-père magistrat qui ne supportait pas l’injustice. Finalement, on n’a tourné que des Don Quichotte affrontant des moulins à vent, mais ça nous fait rire. Ces mecs d’Emmaüs nous ont redonné un peu d’espoir.

B.D. : Comme dans les bouquins de Houellebecq, nos films sont des moments de vérité totale. On remodèle parfois pour les besoins de l’histoire, mais le fond est véridique. A l’inverse, on ne saurait pas écrire sur la bourse… Ma mère nous meublait justement chez Emmaüs, ça fait partie de moi. Du coup, on a traité cette communauté de Lescar-Pau avec respect. On n’était pas au zoo, mais comme à la maison.

Photos JD Prod-No Money Productions-Arte France Ciné

Le personnage de Jacques n’a qu’une obsession : trouver une idée qui le rendra riche… Pourquoi ?

B.D. : C’est un être humain en phase de survie maximale, mais avec un côté enfantin, hyperactif. Il est assez touchant, essayant de mimer la réussite actuelle. Il n’y a que sa sœur (Yolande Moreau) pour voir le drame arriver… Mais on ne se moque pas complètement de lui. Il assez représentatif de la jeunesse d’aujourd’hui, sentant que la robotisation va détruire plein de métiers, que ça devient encore plus compliqué de s’en sortir. Si tu n’es pas bon au foot, il te faut trouver une idée de fou.

Pourquoi avoir choisi Jean Dujardin ? Il semble assez éloigné de votre cinéma…

B.D : C’est vrai, mais on se dédit aussi beaucoup. Notre premier film ne comptait aucun dialogue, estimant qu’il y en avait trop dans le cinéma français. Notre deuxième long-métrage, Avida, ne pesait que trente pages. Les producteurs nous sommaient d’en faire plus… mais notre héros était sourd-muet ! Pour le suivant, on a pondu un scénario de 120 pages pour obtenir un vrai budget, avant de revenir à un cinéma très épuré… Avec I Feel Good, on avait envie d’un film façon comédie italienne, un peu noir, de dire des choses sur notre société actuelle et les confier à un acteur qui s’en occuperait bien, en l’occurrence Dujardin.

Pourquoi tournez-vous avec beaucoup de ” stars “, comme Depardieu ou Poelvoorde ?

B.D: Parce qu’on aime les aventures excitantes. Et puis, parfois, il est plus simple d’avoir quelqu’un de très connu, jouant le jeu, plutôt qu’un autre moins connu et n’allant pas forcément dans votre direction. Lou Castel a accepté de jouer dans I Feel Good, mais on s’est vite aperçus en le pratiquant que c’est vraiment une carrure… Notre prochain film comptera, normalement, Brigitte Fontaine, relativement catastrophique à diriger. Lors de la première scène du Grand soir par exemple, il fallait juste qu’elle regarde un cendrier… c’était rien du tout ! Et là, elle est partie dans un délire, s’est levée sur une jambe en hurlant… N’empêche, elle nous a donné envie d’en refaire un.

G.K : Dans Saint Amour, Depardieu et Poelvoorde nous avaient épuisés. Après ça, je ne voulais plus faire de cinéma. En même temps, les emmener ensemble sur la route des vins, c’était un peu suicidaire (rires). On ne va pas leur reprocher de boire trop ou de faire les cons et regretter qu’il n’y ait que des acteurs insipides. On a toujours recherché des gens hors norme, des dingues. Jean Dujardin l’est aussi, il est partant pour tout et organise des troisièmes mi-temps d’anthologie (rires). Et puis, pour moi, OSS 117 est un film culte. Dupontel, qui avait joué avec lui dans Le Bruit des glaçons, nous en avait dit le plus grand bien !

Photos JD Prod-No Money Productions-Arte France CinéLe propos est assez alarmant mais, pourtant, le film est drôle et coloré, avec de belles teintes pastel…

B.D : Oui, on a aussi choisi ce lieu pour ça, et de le filmer avec cette couleur d’image particulière. On voulait éviter tout misérabilisme. La misère, ce n’est pas que les frères Dardenne où tout le monde pleure, est au fond du trou… Ben non, malgré le contexte difficile, on peut aussi se marrer.

G.K : Et puis on voulait faire des entrées (rires) !

 

Propos recueillis par Julien Damien
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