Le Caméléon

Ado hystérique, hippie nazi, désopilante Catherine (aux côtés de Liliane)… Sur scène comme à l’écran, Alex Lutz est passé maître dans l’art de l’incarnation. Dans sa deuxième réalisation, il donne vie à Guy Jamet. Ce vieux chanteur de variétés (fictif), célèbre dans les années 1960, devient le sujet d’un documentaire tourné par Gauthier, jeune journaliste persuadé d’être son fils… Près de cinq heures de maquillage quotidiennes ont parachevé cette transformation. Au final, la performance du Strasbourgeois s’avère bluffante, et l’on finit par croire en l’existence de son personnage. Certes drôle, Guy est aussi une réflexion mélancolique sur le temps qui passe. Entretien à visage découvert.

Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce film ? L’envie de liberté artistique. Il s’agissait aussi de satisfaire mon plaisir d’acteur et d’incarnation, de plus en plus fort. J’ai donc cherché une forme m’autorisant cela, et me suis arrêté sur celle du documentaire, où les enjeux se découvrent avec une importante charge émotionnelle, du rire aux larmes.

On se souvient de votre pastiche du vieil acteur lors de la cérémonie des Molières, en 2016… Etait-ce un point de départ ? Ce personnage de cabarettiste est une des maquettes, une esquisse de Guy Jamet. Mais au final, c’est l’histoire qui prime. Même si le film adopte la forme particulière du documentaire, c’est un roman d’apprentissage pour deux personnages.

Pourquoi avoir choisi d’incarner un vieux chanteur yéyé ? Le milieu de la chanson, de l’industrie du disque et les figures du music-hall d’antan racontent une histoire de la France. On les associe à un gouvernement, des tendances… C’est une culture-miroir, une culture-objet, inspirant des produits de consommation, et qu’on appellera par la suite la popculture. Cette icône permettait donc d’aborder des thèmes pas si légers : être et avoir été, qui est le ringard de qui…

De quel personnage vous êtes vous inspiré pour créer Guy Jamet ? Aucun. J’ai failli, à un moment, dresser une petit liste mais m’en suis vite débarrassé. Je risquais de tomber dans le piège du “film à sketches”. Et puis, s’il fallait s’inspirer d’untel ou d’untel, autant tourner un biopic… Vu l’époque, l’histoire évoquera forcément certains chanteurs. Quoi qu’il en soit, le film est réussi si je fais croire pendant 1 heure 40 que ce type existe.

Quel est votre partis-pris de réalisation ? Le public suit l’action à travers la caméra de Gauthier. Son regard se confond avec le nôtre. Je m’adresse directement au spectateur afin qu’il devienne, sinon co-auteur, en tout cas impliqué. Ma compagne m’a dit un truc très juste sur la scène de l’engueulade, après le passage chez Michel Drucker : “il ne gronde pas Gauthier, il nous gronde tous”. On se fait tous taper sur les doigts pour avoir ri de lui, de ses photos, son chihuahua…

Guy Jamet est d’abord présenté comme un ringard, puis votre regard évolue… Pourquoi ? Le film est une ode au temps qui passe et à la vie, avec son cortège de paradoxes. Et puis, personnellement, j’adore les certitudes déçues, reconnaître avoir eu tort après avoir émis des avis bien connards. Ce sentiment est magnifique. Je vous cite un exemple : les Frères Jacques. Ces mecs en collant m’ont longtemps soûlé. Je ne comprenais pas leur délire… Et puis un jour, avec Sylvie Joly qui les adorait, j’ai écouté La Lune est morte, une chanson magnifique. Je me suis rappelé l’avoir entendue enfant, j’en ai chialé. Et là, tout le génie des Frères Jacques m’est apparu. Il y a de ça dans Guy.

S’agissait-il d’emblée de créer des chansons et de les interpréter ? Oui, car engager un chanteur que j’aurais doublé dans un faux concert pour un faux documentaire… aurait été compliqué. C’est un film avec du latex, la moindre des politesses c’est de mouiller la chemise, d’inventer nous-mêmes la voix qu’il aurait pu avoir en 1966 ou en 1975 mais aussi ses chansons. Elles sont de possibles tubes racontant chacune une époque, sans être trop parodiques. Bref, il fallait y aller comme au théâtre. C’est filmé, mais il y a eu ce plaisir du risque dans Guy.

Pourquoi Guy chante-t-il Montréal de Robert Charlebois à un moment du film ? Mon institutrice préférée, madame Reinbolt, nous l’a apprise en classe de CM1. Elle fut la seule à m’avoir fait un peu aimer le système scolaire, c’est une chanson que j’affectionne.

Tom Dingler, qui incarne Gauthier, est aussi le fils de Cookie Dingler. Cela a-t-il influencé l’écriture du film ? Non, je ne me serais pas permis, il est comme un frère. Simplement, lorsque j’ai créé ma compagnie vers 16 ou 17 ans, une porte s’est ouverte sur une famille vivant de ce métier. Cookie, le musicien-chanteur, sa femme comédienne célèbre en Alsace et en Allemagne étaient tout le temps sur scène. Ils m’ont montré le “backstage”, depuis le petit déjeuner du matin en “slop” au soir plus brillant (rires)… La femme de Cookie est d’ailleurs la première actrice professionnelle que j’ai dirigée.

Est-il un portrait en creux de vous-même ? Quand on joue, il doit y avoir du sang et de la chair. On filtre des émotions et forcément il y a de nous, une forme de sincérité qui passe. Donc il y a de moi chez Guy, comme chez Catherine ou tous mes personnages, même les plus horribles. C’est aussi, peut-être, une envie de conjurer le sort : Guy baise tous les soirs, il a des chevaux et j’adore ces animaux. Et puis, il n’est pas trop moche ni chauve, conserve un large public, gagne à peu près sa vie, habite une maison dans le sud. Enfin, il n’est pas haï, juste moqué mais en a fait son affaire… Si cela devait être la même chose pour moi à son âge, je signe tout de suite !

Propos recueillis par Julien Damien

Guy
D’Alex Lutz, avec Alex Lutz, Tom Dingler, Pascale Arbillot, Dani, Elodie Bouchez… En salle.


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