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Croque-madame

Catel Muller, dite Catel, est au centre d’une belle rétrospective au CBBD de Bruxelles. Intitulée Héroïnes au bout du crayon, cette exposition dévoile quelque 300 pièces originales : dessins de presse, aquarelles, croquis d’étudiante et, bien sûr, planches de ses fameuses “biographiques” – de Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges, Joséphine Baker ou Benoîte Groult. Entretien avec une auteure féministe et, surtout, une figure de proue de la BD française.

Pouvez-vous nous rappeler votre parcours ? J’ai toujours aimé dessiner. Mon grand-père était libraire, à Strasbourg. Il avait un grand bureau dans sa maison où il lisait tandis que je crayonnais. Bien sûr, j’ai lu tous les classiques belges, comme Tintin ou Spirou, mais aussi Astérix, et je réalisais moi-même des BD. Mais c’était un peu défendu, pas un métier ni même une éventualité. A cette époque, de mon point de vue de petite Alsacienne, il n’y avait aucun modèle féminin dans ce domaine, à part Claire Bretécher que j’ai découverte à l’adolescence. J’étais plutôt destinée, comme ma famille, à une carrière scientifique.

Quel fut donc le déclic ? Du fond de ma classe de seconde S. J’avais totalement décroché dans ces matières. Un jour, en cours de maths, j’ai caricaturé le prof en cochon. Tous mes camarades rigolaient, jusqu’à ressentir une petite tape sur l’épaule. C’était le prof… Il a convoqué mes parents, j’étais morte de trouille. Ils se sont confondus en excuses mais il leur a répondu que j’étais super douée, que ma caricature était très drôle et qu’il me fallait suivre une voie artistique… il m’a sauvé la vie ! J’ai donc passé et réussi le concours des Arts décoratifs à Strasbourg.

Est-ce ainsi que votre carrière a débuté ? Oui, à la fin de mes études, mon travail a été sélectionné à la foire du livre jeunesse de Bologne. Forte de ça, je suis montée à Paris et j’ai rapidement décroché du boulot dans différentes maisons d’édition et de presse jeune public. J’ai donc pu vivre assez vite de mes petits dessins, mais sans avoir l’idée de m’atteler un jour à la BD, ça me paraissait impossible, bien que j’ai fait mes classes aux Arts décos avec mon meilleur ami, Blutch. Je ne me rendais pas compte à l’époque à quel point c’était un génie. Il venait du même village que moi et m’avait embarquée avec lui dans l’équipe de Fluide glaciale, mais ça m’avait un peu effrayée de me retrouver dans cette équipe de mecs. Je me suis donc réfugiée dans le milieu de la “jeunesse”, où il y avait plus de filles. Durant dix ans, je me suis aguerrie, suis devenue deux fois maman, puis j’ai souhaité revenir à mes premières amours, les bandes dessinées de mon adolescence…

Comment ? A la fin des années 1990, j’ai rencontré la coloriste Véronique Grisseaux, elle avait envie de se lancer dans la BD comme moi, et voilà comment est née Lucie. Nous racontions à travers elle nos histoires de trentenaires cherchant l’amour. Nous étions un peu les premières à prendre ce créneau. Casterman nous en a commandé une série en couleurs. L’aventure a commencé ainsi. Après trois albums, j’ai voulu aller plus loin en m’intéressant aux héroïnes de la grande Histoire, et j’avais besoin d’aide au niveau scénaristique. Celle-ci m’a d’abord été apportée par Christian de Metter et nous avons sorti Le Sang des Valentines, couronné du prix du public à Angoulême. Mais ma vraie grande rencontre fut celle de José-Louis Bocquet. Nous avons débuté avec Kiki de Montparnasse…

26738Réhabiliter des personnages féminins méconnus, voire oubliés : est-ce votre leitmotiv ? En réalité, nous sommes tombés presque par hasard sur les mémoires de Kiki et avons découvert qu’elle fut une sorte de Madonna des années 1920, à Paris. Elle laisse une trace indélébile, c’est un symbole d’émancipation au moment où les femmes étaient obligées de se marier, de porter un chapeau… Nous souhaitions raconter cette vie et notre livre, 500 pages en noir et blanc, a obtenu un succès absolument inattendu ! Cela nous a offert un autre “ticket”, qui nous a naturellement envoyés vers Olympe de Gouges, la première féministe, l’auteure la déclaration universelle des droits de la femme et de la citoyenne. Ensuite est venu ce personnage incroyable : Joséphine Baker. Une superstar mondiale, partie de rien et devenant richissime en dansant nue avec des bananes. Elle fut très connue, certes, mais pas forcément pour les bonnes raisons…

C’est-à-dire ? Au-delà de l’image rétrograde, cette vénus noire demeurait une femme engagée, résistante durant la Seconde Guerre mondiale, luttant contre la ségrégation aux côtés de Martin Luther King. Surtout, elle a adopté 12 enfants de couleurs et de religions différentes et chez elle, chacun pouvait vivre en conservant ses valeurs. Cette icône glamour a montré au monde qu’il était possible de vivre fraternellement ave ses différences. Coup de pouce extraordinaire du destin : ses enfants nous ont contactés au moment où l’on se penchait sur le livre, et nous ont révélé tout le versant humaniste de Joséphine !

Aquarelle de Kiki de Montparnasse sur scène © CatelComment choisissez-vous vos personnages ? Après coup, nous nous sommes rendus compte que nous nous intéressions aux icônes, inconsciemment. Kiki représente la liberté, Olympe l’égalité et Joséphine la fraternité. Nous les définissons comme des clandestines de l’histoire, c’est-à-dire des femmes qui ont marqué l’Histoire et mais que l’Histoire n’ a pas retenues, car ce sont des êtres libres qui dérangent, dans une société patriarcale. Elles ont pourtant fait avancer les choses. Notre petit moyen d’expression permet d’apporter une pierre à l’édifice de cette reconnaissance, et de donner aux jeunes filles des modèles dont elles manquent cruellement.

Dans cet esprit, vous aviez d’ailleurs réalisé le portrait de Benoîte Groult… Oui, la plus grande féministe française. Elle fut l’un de mes modèles à l’adolescence. J’avais lu Ainsi soit-elle à l’âge de 15 ans. D’ailleurs, c’est drôle, car elle n’aimait pas la BD. Elle est née en 1920 et la seule héroïne, à l’époque, c’était Bécassine, une bonne idiote sans bouche, qui ne pouvait pas s’exprimer…

Peut-on vous qualifier d’auteure féministe ? Bien sûr, mais tout le monde devrait l’être, car le féminisme est avant tout la lutte pour l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, entre tous les êtres humains, donc. Je ne brûle pas mon soutien-gorge en public, on ne me voit pas dans les manifs, mais je milite à ma manière, dans mon atelier, avec mes dessins et mes livres.

Comment définiriez-vous votre style ? Je suis une espèce d’hybride entre mes rencontres et mes influences. Entre la ligne claire de l’école belge ce trait plus délié du roman graphique. Disons que je me situe entre le classicisme et la modernité. J’aime le côté plastique, graphique du dessin, réalisé à la plume ou à l’encre de Chine, mais tout en restant compréhensible, car pour moi la BD doit raconter quelque-chose. La lisibilité est donc pour moi essentielle.

Quelles sont les auteures qui vous ont inspirée ? Après Bretécher, j’en ai découvertes quelques-autres, telles Florence Cestac, Chantal Montellier, Annie Goetzinger ou la Belge Chantal De Spiegeleer. Je citerai aussi ma comparse Marjane Satrapi dont le Persepolis est sorti au même moment que Kiki. Et puis il y a toute une nouvelle génération ! Ma petite sœur Pénélope Bagieu, Catherine Meurisse, Aud Picault, Marion Montaigne et Claire Bouilhac avec qui j’ai publié Adieu Kharkov. Nous sommes d’ailleurs en train d’adapter La Princesse de Clèves

Justement, quelle est votre actualité ? Je prépare un gros projet, plus personnel, un portrait d’homme cette fois… René Goscinny ! Je le présente à travers les yeux de sa fille, Anne, avec qui j’ai noué une amitié absolument incroyable. J’ai recomposé le puzzle de sa vie, c’est une histoire père-fille, le roman des Goscinny. Anne compose des romans durs, mais elle est très drôle dans la vie. Elle a d’ailleurs écrit Le Monde de Lucrèce, que j’ai illustré. Il est sorti il y a un mois chez Gallimard et sera l’égérie de l’opération “Pièces Jaunes”, pour ses trente ans, en 2019. Lucrèce va devenir un personnage emblématique, alors qu’elle vient de naître…

Est-ce un “Petit Nicolas au féminin” ? Et même sa grande sœur ! Elle a 11 ans, elle vit dans notre monde, dans une famille recomposée. C’est une gamine impertinente et pertinente, elle analyse avec son iPhone et ses copines le monde des adultes, sur lequel elle pose un regard tendre et émerveillée. C’est un peu décalé, dans l’esprit de Goscinny.

J’ai aussi lu que vous planchiez sur Nico, du Velvet Underground… Oui, avec José-Louis Bocquet! Elle n’est pas exactement un modèle de femme comme les autres, elle a eu une vie rude, prenait des stupéfiants… Mais c’est un personnage extraordinaire embarquée dans une historie extraordinaire, celle de la pop-culture. Nous allons trouver une nouvelle forme pour la raconter… En revanche, on travaille sur une autre clandestine de l’histoire : Alice Guy, la toute première femme cinéaste. Personne ne la connaît, mais elle a signé plus de 500 films ! Le livre sortira en 2020.

Alice Guy © CatelLes femmes sont-elles victimes de cette ségrégation dans le milieu de la BD ? Bien sûr, les filles me racontent des histoires ahurissantes. J’ai même reçu au début de ma carrière des mails m’insultant de raclure de l’édition, j’en ai pleuré… Les attaques sexistes peuvent décourager les filles, elles sont aussi moins bien payées, ont des propositions moindres, se retrouvent peu représentées à Angoulême mais, cela dit, les choses changent. Il y a de plus en plus d’auteures et de lectrices. Les choses évoluent, surtout en Belgique…

Que verra-t-on au sein de votre rétrospective, au CBBD de Bruxelles ? Le parcours est à la fois thématique et chronologique. Il dévoile mes débuts, en sortant de l’école, et même quelques croquis réalisés en classe aux Arts décoratifs. Je présente aussi mes illustrations, aquarelles, dessins de presse, planches diverses… Il y a 300 pièces originales. L’exposition forme un tout, c’est une sorte de représentation de la femme, fictive ou réelle, dans la bande dessinée et l’Histoire.

Propos recueillis par Julien Damien
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