L'union fait la farce

François Damiens (c) Angélique Passebosc

François Damiens signe son premier film en tant que réalisateur. Un long-métrage pas tout à fait comme les autres, tourné… en caméra cachée. Un retour aux sources pour le Belge, tant cet exercice l’a rendu célèbre quand il se glissait dans la peau de François l’Embrouille… Dans Mon Ket, il incarne Dany Versavel, un “baraki” évadé de prison pour apprendre à son fils de 15 ans la vie telle qu’il la conçoit : clope au bec et armé d’un pied de biche, devant des quidams médusés… à travers cette succession de situations absurdes, il livre aussi un joli portrait de son pays natal. Entretien à visage découvert.

Quelle est l’origine de ce film ? Depuis longtemps je voulais écrire un scénario mêlant fiction et réalité, racontant une histoire à l’insu des gens. Au début, je ne comptais pas réaliser moi-même ce film. Puis j’ai trouvé idiot d’embaucher quelqu’un alors que je tourne des caméras cachées depuis 20 ans. J’ai simplement demandé de l’aide à Benoît Mariage*.

Que vous a-t-il apporté ? Je n’avais jamais écrit de scénario auparavant. Benoît est un metteur en scène aguerri, il m’a beaucoup conseillé. Je suis arrivé avec un personnage de Dany Versavel un peu rustre et bourru et il a réussi à le fragiliser.

Que signifie “mon ket” ? Ça veut dire “mon fils”, “mon gamin” en bruxellois. Derrière ce terme affectueux, je décris l’histoire d’un homme qui se retrouve à travers son garçon. Il veut le voir réussir là où lui-même a échoué. On sent une certaine fierté en lui.

Comment ce personnage est-il né ? Je connais trois ou quatre types comme lui. Ces gars m’intriguent. Ils ont un côté “baraki”, n’ayant peur de rien, sans filtre et sans aucun complexe. Ici, j’ai offert à Dany un supplément de sensibilité. Cela autorise un grand écart entre la première impression, repoussante, puis un peu d’empathie, car la vie s’est bien acharnée sur lui. Seul un personnage haut en couleur suscite de telles émotions. Je crois que les gens perçoivent son humanité.

Pourquoi reprendre le principe des caméras cachées ? Pour associer fiction et réalité. C’est extraordinaire de jouer avec quelqu’un filmé à son insu. Cela donne souvent de grands moments de justesse… Vos réactions en disent long sur vous-mêmes. Au bout du compte, le piégé ultime reste le spectateur. Car il peut se sentir mal à l’aise devant certaines situations.

Quelles sont les différences entre ce film et les sketches de François l’Embrouille ? Pour François l’Embrouille, les gens venaient “chez moi” lorsque j’étais guichetier, coiffeur ou péager. Ici, c’est le contraire. C’est moi qui suis allé chez eux. Cela a ouvert de nouvelles possibilités. À la télévision, tout doit être tourné rapidement et avec peu d’argent. Ici, cela a duré un an et demi. Mais je ne voulais surtout pas d’une compilation de caméras cachées tournées avec les moyens du cinéma.

Comment éviter cet écueil ? J’ai mêlé l’équipe de François l’Embrouille à des techniciens de cinéma “traditionnel”. Ça n’a pas été facile de les faire travailler ensemble. J’avais l’impression de mélanger de l’eau avec de l’huile, ça ne prenait pas. Puis après quelques soirées, ça a démarré.

Concrètement, comment avez-vous tourné ? Avec sept caméras et autant de micros, de façon chronologique. Je voulais que le spectateur oublie le principe des caméras cachées. Pour chaque séquence on piégeait une douzaine de personnes et on choisissait la meilleure avant d’attaquer la suivante. On multipliait ainsi les chances de tomber sur une perle. En allant à la pêche tous les jours, vous attraperez forcément un gros poisson !

Vous êtes aujourd’hui célèbre. Comment êtes-vous passé incognito ? Chaque jour, j’endurais près de quatre heures de maquillage. Je ne voulais pas d’un déguisement clownesque, plutôt une métamorphose passant par une succession de petites transformations : lèvres, nez, menton, sourcils, oreilles décollées, lentilles, fausses dents… Avant les premiers essais, j’ai longuement marché dans la rue, je suis entré dans les commerces pour voir si j’étais reconnaissable.

Mon Ket © Studio Canal

Des piégés ont-ils refusé d’apparaître dans le film ? Très rarement. En général, les gens comprennent la blague. Ce n’est jamais méchant. Embarrassant parfois, mais je suis toujours le plus ridicule d’entre tous. Et ça, en Belgique, les gens le saisissent très bien. On a le sens de l’autodérision.

Était-il important de réaliser ce premier film en Belgique ? Oui. En France, quand vous demandez l’heure à quelqu’un, il n’a pas une seconde pour vous la donner ! En Belgique, les gens prennent le temps. Certains piégés sont même restés sur le tournage toute la journée ! Ils observaient les suivants et partageaient leur expérience.

Ce film est-il typiquement belge ? Bien sûr. En France, on résume la Belgique à des artistes très en vogue : chanteurs, acteurs… Ici, il s’agit du peuple belge, de montrer qui on est vraiment.

Peut-on voir la Belgique comme un personnage ? Oui, c’est tout à fait ça ! J’ai été surpris par la gentillesse et la générosité des piégés. Par exemple, la dame que je drague m’accorde une demi-heure pour expliquer que ça ne marchera pas entre nous. Elle prend le temps de m’éduquer alors qu’on ne se connaît même pas. C’est plutôt rassurant sur l’humanité.

* Réalisateur, entre autres, des Convoyeurs attendent (1999).François Damiens (c) Angélique Passebosc

Propos recueillis par Angélique Passebosc // Photos Mon Ket © Studio Canal

Mon ket
De François Damiens, avec François Damiens, Matteo Salamone, Tatiana Rojo… En salle

François Damiens à Cinematek
Bruxelles, 01 > 18.06, Cinematek, 4 / 2 €, www.cinematek.be
05.06 : Rencontre avec François Damiens et présentation de Suzanne
01.06 > 18.06 : Rétrospective personnelle, 8 films avec François Damiens acteur
Sélection : La Famille Wolberg (01.06, 19 h), L’Arnacoeur (03.06, 20 h 15), Suzanne (05.06, 19 h), La Délicatesse (09.06, 21 h 15), La Famille Bélier (11.06, 19 h), Les Cowboys (14.06, 21 h), Des nouvelles de la planète mars (16.06, 17 h), Ôtez-moi d’un doute (18.06, 19 h)

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