L'île fantastique

Yoan Capote, Immanence, 2015 © Jonas Verbeke

Réhabilitée en haut lieu culturel en 2009, la Gare Saint Sauveur n’en a pas terminé avec les voyages. Après l’Afrique au printemps dernier, “Saint So” met cette fois le cap sur Cuba, à la découverte de la jeune création contemporaine. Ces artistes ont tous grandi sur l’île dans les années 1990 et, malgré les difficultés, ont choisi d’y rester. Entre rage et espoir, ils portent une parole libre et une énergie forçant l’admiration.

Être artiste à Cuba n’a rien d’anodin. Créer dans un pays privé d’accès à Internet, de matériaux essentiels et de liberté d’expression, traduit un engagement profond. Plus qu’ailleurs, sans doute, on peut parler de “combat”. C’est ce qui rend cette exposition exceptionnelle. « Oui, ils n’essaient pas de trouver un créneau, ne créent pas parce qu’ils peuvent, mais parce qu’ils le doivent. C’est une nécessité », explique Justine Weulersse, commissaire d’Ola Cuba !. Pour autant, ce foisonnement ne bénéficie pas (encore) d’une visibilité suffisante. « On a donc choisi de montrer à Lille les oeuvres d’une trentaine d’artistes nés à la fin des années 1970 ou au début des années 1980 et refusant de quitter leur terre natale ». Ces jeunes hommes ou femmes ont ainsi grandi durant “la période spéciale en temps de paix”, pour reprendre l’expression du Lider Maximo, qualifiant l’une des plus graves crises économiques de Cuba. Après l’effondrement de l’URSS, les bateaux soviétiques cessèrent d’approvisionner l’île en pétrole, médicaments et autre denrées indispensables, plongeant les habitants dans la misère.

Poésie et politiquePremier-Plan---Elizabet-Cervino,-Fango_Arriere-plan---Nocturnal-©Jonas-Verbeke

Cette réalité traverse l’exposition, constituée de photographies, vidéos, installations, peintures… « Il n’y a pas de fil rouge. Nous n’avons pas nécessairement sélectionné des oeuvres engagées ». Celles-ci se distinguent par leur puissance plastique et poétique. Telle Fango d’Elizabeth Cerviño, sublime métaphore de la condition humaine, soit neuf statues conçues en argile. Arrosées durant l’accrochage, elles redeviendront progressivement de la boue, puis de la terre… D’autres artistes ne s’interdisent pas de critiquer leur société. Avec humour… et subtilité. À l’image de ce gigantesque portrait de Fidel Castro façonné par Yoan Capote avec des charnières de portes rouillées, les niveaux de lecture sont innombrables. Et c’est toute la richesse de cet art, « percutant, sans en avoir l’air ».

Leur part du gâteau

Citons aussi Occidente Con Esteroides, du collectif Stainless. Cette pièce prend la forme d’un gros gâteau coloré, semblant crouler sous son propre poids. Pourquoi ? « À Cuba, il n’y a pas de dessert, c’est donc Stainless,-Occidente-Con-Esteroides-©Jonas-Verbekeun clin d’oeil à cette nourriture occidentale, cette opulence régnant à seulement 200 km » commente Justine Weulersse. Cette friandise monumentale est aussi couverte de langues, symbolisant la parole castriste : « Comme autant de couches de discours qui tiennent le pays. Cela en devient écœurant et tout s’effondre… ». Idem pour ces photographies d’Humberto Diaz. En montrant une série d’habitants poireautant sous des arrêts de bus, livre-t-il une simple métaphore de l’attente ? Epingle-t-il l’absence totale de liberté de circulation dans son pays ? Symbolise-t-il l’espoir d’un monde meilleur ? Si le départ de Raul signe la fin de l’ère Castro, personne n’est dupe : le régime, lui, perdure… « Mais ces artistes gardent une énergie et une foi inébranlable en leur pays. En l’avenir ». Une belle leçon de courage.

Julien Damien
Informations
19.04.2018>02.09.2018mer > dim : 12 h > 19 h, Gratuit

Expos photo de Marc Riboud et Nicola Lo Calzo : Lille, 05.05 > 01.07, Hospice Comtesse, lun : 14 h > 18 h, mer > dim : 10 h > 18 h, gratuit

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