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La loi des séries

© Éric Fougere / Vip Images

Les séries, c’est sérieux. Spécialiste du sujet, Marjolaine Boutet en a même fait un objet d’étude, observant la société par le prisme de ces fictions. Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Picardie Jules Verne, à Amiens, elle est l’auteure de Les Séries télé pour les nuls, d’un essai sur Cold Case et d’un beau livre sur Un Village français. Entretien avec une sériephile pas comme les autres.

Quelles sont les origines de la série ? Elles sont très anciennes. Les troubadours ne racontaient pas la légende du roi Arthur en une soirée, idem pour Homère et L’Iliade… Mais l’écriture sérielle en tant que telle fut inventée par la littérature populaire du xixe siècle. Alexandre Dumas, Balzac ou Charles Dickens produisaient des feuilletons, à un moment où le livre devint une culture de masse. Pour vendre du papier, on racontait aux gens des histoires par petits bouts, créant cette fameuse addiction.

Comment apparaissent-elles à la télévision ? Ce n’est pas la télévision qui s’en empare d’abord mais la radio puis… le cinéma, avec les “sérials”. Dans les années 1920 et 30, avant le film principal on diffusait des petits récits de cow-boys, de super-héros… Puis, lorsque la télévision américaine se développe après la Seconde Guerre mondiale, elle pose ses caméras dans des studios d’enregistrement radio où le genre remportait déjà un franc succès.

Quelles différences entre le soap, le feuilleton et la série ? Stricto sensu, une série est une fiction à épisodes racontant chacun une histoire indépendante, tel Columbo. Un feuilleton, c’est un récit global à suivre (24h Chrono, par exemple) : si vous ratez un épisode, vous ne comprenez plus et cela démarre toujours par « previously on ». Le soap, c’est un feuilleton diffusé en journée et destiné à la ménagère. Il est fondé sur les émotions (amour, haine, vengeance…). Au départ, les séries sont plutôt destinées aux pères de famille, qui contrôlaient le poste. On regardait donc du western ou du policier avec des héros positifs comme Steve McQueen dans Au nom de la loi, qui rassurait l’homme blanc dans sa masculinité. Mais ces différences s’effacent à partir du début des années 1980, notamment avec Dallas qui injecte les codes du soap en prime time.

Est-ce un moment charnière ? Oui, et même révolutionnaire car c’est la première fois qu’on suit un feuilleton toutes les semaines avec des cliffanghers de malade ! Notamment lors de la saison 2, quand JR se fait tirer dessus. Les spectateurs doivent patienter quatre mois avant de connaître l’identité du coupable… L’Amérique devient folle ! On voit fleurir des tee-shirts ou des casquettes portant l’inscription « J’ai tiré sur JR ».

The Sopranos ©Time WarnerDepuis, comment cela a-t-il évolué ? À partir des années 1980 l’écriture est devenue plus complexe. Aux USA, elle est exécutée par et pour des babyboomers, des gens ayant grandi avec la télé, connaissant bien ses codes et adorant être surpris. Cette tendance est toujours à l’ordre du jour, quel que soit le thème, des Soprano jusqu’à Orange Is the New Black.

Quels sont les avantages de ce format par rapport au cinéma ? Leur contenu est souvent plus politique, en prise avec le réel. Leur discours est plus sombre. Les séries offrent aussi une plus grande variété de personnages.

Disent-elles des choses de notre société ? Bien sûr, la grande force de The Wire, par exemple, est de montrer la diversité au sein d’une même communauté, en l’occurrence afro-américaine, alors qu’elle est décrite de façon stéréotypée ailleurs. C’est la même chose avec Orange is The New Black ne mettant en scène que des femmes. Il y a ainsi une grande pluralité dans leurs représentations, en termes d’âge, de physique…

Quels sont les ingrédients d’une série à succès ? L’équilibre entre la répétition et la variation. C’est une stratégie de marque, typique dans une société d’abondance. Le dernier iPhone ou la dernière série Netflix respectent le même principe. On rassure le client avec un produit connu (des personnages et décors familiers) tout en suscitant le désir par la promesse d’une nouveauté.

Il y a donc des codes à respecter ? Oui, surtout dans un marché totalement saturé, comme l’est celui du cinéma depuis les années 1980. Netflix annonce par exemple 700 séries pour 2018 alors qu’il y a deux ans les USA en produisaient 400. Dès lors, les œuvres véritablement originales vont se raréfier.

Quelles sont leurs limites ? Dans ce marché saturé, répéter toujours les mêmes formules épuise le format. Les deux grandes séries parvenant encore à maîtriser le buzz de façon magistrale sont Game of Thrones et The Walking Dead, même si cette dernière est sur le déclin.

Qu’en est-il de la créativité ? Avec cette surabondance les séries sont confrontées au même problème que le cinéma auparavant. La créativité passe aujourd’hui par les webséries. Réaliser un film numérique pour le Net coûte de moins en moins cher. Des choses très intéressantes émergent alors en dehors de la télé. Je pense à la création norvégienne Skam qui s’adresse aux ados via Instagram ou Snapchat.

Le Bureau des légendes © The Oligarchs Productions, Federation Entertainement, Xavier Lahache, Canal+Pourquoi les Américains sont-ils les plus doués ? Ce n’est pas le cas, on produit d’excellentes séries partout dans le monde, comme le prouve Séries Mania. Simplement, ils en tournent depuis plus longtemps et de façon industrielle, avec une vraie culture de la transmission des savoir-faire. Mais les Anglais, les Scandinaves et les Français créent aussi de très belles choses.

Qu’en est-il de la production française justement, dont on raille souvent la qualité d’ailleurs ? Oui, parce qu’en France on cultive un complexe d’infériorité. A l’étranger on adore Engrenages, Les Revenants, Le Bureau des légendesUn Village français a même conquis les Coréens ! Certes, toutes ne sont pas réussies mais ce n’est pas grave de rater ! Je défends le droit au mauvais goût, il ne faut rien s’interdire. Le problème en France, c’est le manque de diffuseurs, donc la production est moins importante et reste ancrée dans le marché national, alors que des pays comme le Danemark ou la Belgique pensent tout de suite à l’export.

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Propos recueillis par Julien Damien

A lireLes Séries télé pour les nuls (First, 2009) //  Cold Case : la mélodie du passé (PUF, 2013) // Un Village français. Une histoire de l’occupation (éditions de La Martinière, 2017), 224 p., 29 €

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