Sapé comme jamais

Daimyo ©-E.-Laurent

Les monuments, c’est un peu comme les voitures : énormes quand il s’agit d’exposer sa puissance. Paris a la Tour Eiffel, Londres s’enorgueillit de Big Ben – une grosse montre de 96 mètres. Soit. Bruxelles reste très fière de son petit bonhomme de 55 centimètres, urinant sur les convenances avec un petit sourire en coin. Oui, le Manneken-Pis est du genre irrévérencieux… et coquet ! Qu’il soit sapé en Indien ou façon Elvis, c’est la seule sculpture… à s’habiller. Visite guidée au sein de sa garde-robe.

Voila cinq siècles qu’il trône dans le cœur de Bruxelles (et des Bruxellois), à l’angle des rues du Chêne et de l’étuve. « La première trace de la présence d’une fontaine à cet endroit remonte à 1451 », explique Gonzague Charles Delvaux © E. Laurent, 2016Pluvinage, conservateur du GardeRobe MannekenPis. D’où vient ce p’tit bonhomme ? Les légendes sont nombreuses. Tantôt, c’est un gamin qui aurait éteint la mèche d’une bombe incendiaire en pissant dessus, tantôt un polisson ayant souillé la porte de la maison d’une sorcière, laquelle le pétrifia illico... La réalité est tout autre. D’abord, ce n’est pas un môme, mais un “Cupidon urinant”, « un motif courant au XVe siècle. On en trouve d’ailleurs à plusieurs endroits, sur certaines maisons de la Grand-Place. Il illustre le phénomène des fontaines anthropomorphes, utilisant des réalités physiologiques humaines. Les Bruxellois, ignorant cette réalité artistique, l’ont spontanément baptisé Manneken-Pis qui signifie “le petit homme qui pisse” ».

En 1619, la ville restaure cette première statue, s’adressant à une “star”, Jérôme Duquesnoy l’Ancien, confirmant son attachement à ce symbole. « Les autorités bruxelloises, étant alors engagées dans une compétition de prestige avec les autres régions de la future Belgique comme Anvers, on se dit qu’elles auraient pu choisir une œuvre plus monumentale… eh bien non, ils vont à nouveau commander un Manneken-Pis ! » Pourquoi ? « Je pense que les Bruxellois en font l’incarnation de leur personnalité irrévérencieuse, d’une certaine autodérision ». Un petit provocateur donc, mais sacrément coquet ! C’est en effet le seule sculpture profane au monde à… s’habiller !

1000 costumes !

Cette tradition remonte au début du XVIIe siècle, certainement issue d’une coutume religieuse d’habillement des sculptures. « Le plus ancien témoignage est un tableau conservé au Victoria & Albert Museum de Londres et peint en 1615».  La toile, signée par Denis Van Alsloot,  immortalise le Cupidon en berger. À l’époque, ce geste à l’égard du petit bronze chéri par le peuple est « éminemment politique ». C’est un moyen pour le pouvoir « d’unifier la communauté. Mais après la GardeRobe ©Musée de la Ville de BruxellesPremière Guerre mondiale, cela prend une tournure folklorique ». Depuis, les fringues affluent du monde entier, envoyées par des gouvernements, des associations de bienfaisance, culturelles, sportives… « On en reçoit près de 50 par an, pour en valider une trentaine. Une commission consultative veille au grain : Manneken-Pis ne peut être récupéré à des fins politiques, religieuses ou publicitaires, même s’il y a une tolérance sur ce dernier point : en 1969 Walt Disney nous avait par exemple donné un costume de Mickey ». Le 1000e vêtement sera ainsi reçu le 12 mai. Qui est le donateur ? « C’est un secret d’Etat… »

Une icône gay ?

Toutes ces pièces sont soigneusement conservées au GardeRobe MannekenPis, musée inauguré en février 2017 rue du Chêne, à quelques pas de la célèbre fontaine. 150 sont exposées dans de grandes Habit de cour Louis XV Le plus ancien costume conservé, cousu de fil d'or et d'argent. En 1747, des soldats français volent la statuette qui est rapidement retrouvée. Pour s'excuser, le roi offre ce costume à Manneken-Pis et lui décerne le titre de chevalier de l'Ordre de Saint-Louis.vitrines. Elles sont classées selon diverses catégories : la géographie (Europe, Afrique, Asie, Amériques, Océanie), le folklore local (carnaval de Binche), les personnages (Obélix, Gaston Lagaffe), les personnalités (Mozart, Polnareff, Nelson Mandela), le sport (maillot jaune ou celui des Diables Rouges !)… « Offrir un costume à Manneken-Pis, c’est chercher la reconnaissance. L’association organisant la Gay Pride belge (la Gay Pride belge) s’est par exemple adjointe les services de Jean-Paul Gaultier ! ». Mais le plus beau costume date de 1747. Cousu de fil d’or et d’argent, il fut offert par Louis XV, pour excuser le comportement déplacé de ses soldats vis à vis de la statuette… 270 ans plus tard, celle-ci est plus que jamais une fashion victim. Elle s’habille 165 fois par an, selon un calendrier tenant compte des demandes ou des commémorations. Le 16 juin prochain, notre Cupidon s’affichera en travesti. « Nous avons accepté la demande d’un groupe de défense des homosexuels à Hambourg. Ces messieurs revêtent un habit traditionnel de la région de la Forêt Noire… de femme. Le règlement l’interdit, mais Manneken-Pis soutient toutes les bonnes causes ». Un sage, avec ça…

Maurice Chevalier (1888-1972) remet en personne à Mannken-Pis en 1949 une copie de son costume et de son célèbre canotier. Cette légende de la chanson populaire française a composé l'hymne de Manneken-Pis, Petit gars de Bruxelles.

Maurice Chevalier (1888-1972) remet en personne à Mannken-Pis en 1949 une copie de son costume et de son célèbre
canotier. Cette légende de la chanson populaire française a composé l’hymne de Manneken-Pis, Petit gars de Bruxelles.

 


 

Vandales !

(c) Angélique PasseboscCe n’est pas le vrai Manneken-Pis que les touristes photographient. Depuis 1965, l’original est conservé (et visible) à la Maison du Roi, sur la Grand-Place. Le Cupidon fut en effet victime de nombreux outrages. En 1917, il fut par exemple dérobé et découpé en 11 morceaux par un repris de justice, sans doute désireux de fondre et revendre le métal. L’homme fut condamné aux travaux forcés à vie… En 1963, des étudiants anversois trouvèrent très drôle de l’arracher de son emplacement et de se balader en ville avec… Manneken-Pis fut donc fixé, mais deux ans plus tard un gredin le cassa avec une barre de fer, en dessus des genoux (lui laissant d’ailleurs une cicatrice). Durant un an, le haut de son corps demeura introuvable et puis, c’est un coup de fil anonyme passé à un magazine à Anvers qui indiquera où le repêcher, dans le canal de Charleroi. Depuis ce jour, décision fut prise de le placer en lieu plus sûr.

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Un habilleur officiel

Depuis 1756, un employé communal est chargé de vêtir et de dévêtir Manneken-Pis, en équilibre sur une échelle et par tous les temps. Cet habilleur officiel, qui est aussi son secrétaire particulier, se nomme aujourd’hui Nicolas Edelman. La tâche exige de se lever tôt et de se coucher tard… week-end compris !Nicolas Edelman, habilleur officiel du Manneken-Pis © Musée de la Ville de Bruxelles

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Divin pipi

Manneken-Pis-(c)-Julien-D-(5)Parmi les légendes entourant l’origine du Manneken-Pis, connaissiez-vous celle de… Dieu ? L’histoire raconte que le fils d’un prince bruxellois fut pris d’un besoin pressant un jour de procession. Le Créateur intervint et l’enfant fut à jamais incapable de rester maître de sa vessie ! Vous parlez d’un miracle…

Julien Damien

GardeRobe MannekenPis

Bruxelles – 19 rue du Chêne, mar > dim : 10 h > 17 h, tarifs combinés donnant accès au Musée de la Ville – Maison du Roi : 8 / 6 € / grat. (-18 ans), + 32 (0)2 279 43 50, mannekenpis.brussels, brusselsmuseums.be

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