Poil ou face

Depuis 2003, Ghyslain Bertholon use d’allégories animales pour railler l’Homme et son rapport contrarié avec Dame Nature. A l’image de ses drôles et dérangeants Trochés de face, cet artiste stéphanois détourne les symboles de notre vanité, traquant les comportements absurdes propres à notre espèce.

Il y a un peu de Jean de La Fontaine chez Ghyslain Bertholon, notamment dans sa façon de brocarder l’Homme à travers la figure animale. Enfin, la figure… Il est plutôt question de sa croupe, comme en atteste la série Trochés de face. Lapins, souris, écureuils, zèbres, vaches, lions… Tous sont présentés à la manière des trophées de chasse, mais focalisés sur l’arrière-train, pour mieux signifier aux humains de s’occuper du leur, au lieu de s’enorgueillir de ces dépouilles. On l’aura compris, à travers cette contrepèterie plastique, cet artiste vise notre espèce, du genre sauvage. Si Ghyslain utilise le vecteur de l’humour, c’est pour attiser notre curiosité, avant d’engager la réflexion. « Je n’évoque pas directement la chasse, cela ne m’intéresse pas. Je dénonce plus largement le rapport de domination que nous exerçons sur la nature en général et les animaux en particulier. C’est un sujet central de mon travail », explique le quadragénaire.

Troché walabiCanard crashé

Cette idée est née d’un massacre, auquel il a assisté étant enfant. « On se promenait un dimanche avec mes parents en forêt, un jour de chasse, et j’ai vu un canard blanc se faire tuer sur un lac. Cette image très forte du sang sur les plumes, des chiens qui se battaient pour aller le chercher m’avait marquée… J’avais oublié cette histoire et puis j’ai vécu une résurgence de ce souvenir. Il m’est revenu à l’esprit de façon fortuite il y a une quinzaine d’années. Un reportage à la radio évoquait un préfet qui avait interdit l’usage des chiens et imposé le port d’un gilet fluo aux chasseurs, car ils s’étaient tirés dessus… Très vite, j’ai dessiné un canard blanc se crashant dans un écusson jaune fluo, ce fut le premier Troché de face ».

 

Dans l'atelier...Lapins

Une question nous turlupine tout de même : s’agit-il là de vraies bêtes ? « Oui et non, ce sont des sculptures que j’ai habillées avec de véritables peaux. Mais j’insiste : elles auraient été détruites si je ne les avais pas utilisées ». Pour les récupérer, il peut compter sur un solide réseau de taxidermistes, des filières agro-alimentaires réglementées ou recourir à des moyens moins conventionnels. « Suite à une visite d’élevage en batterie, j’ai conçu une série de “clones”, avec des lapins semblant tous identiques mais en réalité différents. Pour les réaliser, je me suis procuré des fourrures avec la complicité de gens oeuvrant dans un labo pharmaceutique. Ces animauxlà étaient élevés dans des conditions exécrables, puis tués pour ne prélever que quelques centilitres de leur sang destinés à la recherche. Tout le reste était jeté à la poubelle. J’ai trouvé ça complètement dingue… ».

Troché de face, Lapin Série des Trochés de face débutée en 2004. Taxidermie et bois laqué ; 30X40X20 cm.

Rappel nécessaire

Marqué par une forte conscience écologique, il s’était aussi illustré en 2007 en réalisant une “Deupatosaurus”, soit un énorme squelette de dinosaure surmonté d’une tête en forme de capot de deux-chevaux. « C’est ma façon d’expliquer qu’on ne peut plus utiliser nos voitures comme aujourd’hui, éventrant notre planète pour de l’énergie fossile ». Ce père de deux enfants en est persuadé : « les grandes solutions ne viendront pas des leaders politiques, mais d’une multitude de petites actions citoyennes ». En attendant, tout l’art de Ghyslain Bertholon consiste à rappeler, inlassablement, la fragilité de notre planète. Une épiphanie nécessaire, si l’on ne veut pas un jour se faire botter les fesses par Dame Nature…

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Julien Damien

A voir /

ART PARIS Art Fair – Paris, 05 > 08.04, Grand Palais

Formes d’histoires – Amilly, 28.04 > 02.09, Les Tanneries (exposition collective)

Héritages – Dreux, 05.05 > 16.09, L’ArTsenal (exposition collective)

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