Home Best of Interview Ghyslain Bertholon

Nature vivante

Depuis près de quinze ans, Ghyslain Bertholon interroge avec humour et poésie la place de l’Homme dans le monde et son influence (pas toujours positive) sur son environnement. A l’image de ses Trochés de face, cet artiste stéphanois use par exemple d’allégories animales pour mieux railler la vanité de notre espèce. Rencontre.

Comment présenteriez-vous votre travail ? Je me définis comme un producteur de sens. J’essaie, à travers la forme la plus appropriée (et cela peut être très varié) d’illustrer une problématique. En ce moment, j’explore par exemple le rapport de domination de l’Homme sur la nature, c’est une question centrale dans mon travail. La démarche est toujours la même : j’essaie d’accrocher le regard du spectateur. Il s’agit d’éveiller sa curiosité et son intelligence. L’émotion permet ensuite d’ouvrir le champ de la réflexion.

Cela passe aussi par l’humour, n’est-ce pas ? Oui, il me permet de provoquer chez le “regardeur” cette étincelle propice à la réflexion. J’assume totalement le fait de créer des œuvres très visuelles, attirant le regard, à la manière de Gilbert et George par exemple.

Troché de face LionComment est née la série des Trochés de face ? Cela a rebondi à travers le temps. Enfant, j’ai été témoin d’un massacre d’animaux. On se promenait un dimanche en forêt avec mes parents et mes sœurs. C’était un jour de chasse et j’ai vu un canard blanc se faire tuer sur un lac. Cette image très forte du sang sur les plumes m’avait marquée. J’avais oublié cette histoire et puis j’ai vécu une résurgence de ce souvenir. Il m’est revenu à l’esprit de façon fortuite il y a une quinzaine d’années. Un reportage à la radio évoquait un préfet qui avait interdit l’usage des chiens et imposé le port d’un gilet fluo aux chasseurs, car ils s’étaient tirés dessus… Très vite, j’ai dessiné un canard blanc se crashant dans un écusson jaune fluo, ce fut le premier Troché de face.

S’agit-il là de vrais animaux ? Oui et non. C’est un travail de sculpture assez traditionnel. Ces formes sont ensuite habillées avec de vraies peaux. Evidemment, aucun animal n’est élevé ni tué pour produire ces œuvres. Les peaux utilisées sont issues de filières réglementées, notamment agroalimentaires, et échappent ainsi à la destruction. Je travaille aussi avec tout un réseau de taxidermistes.

Salle des Trochés-Tournon été 2016Que voulez-vous exprimer ici ? Les Trochés de face n’évoquent pas directement la chasse, ça ne m’intéresse pas. Ce travail interroge plus largement le rapport de domination que nous, humains, exerçons sur la nature en général et les animaux en particulier.

Combien avez-vous réalisé de ces Trochés de face ? Une centaine : des vaches, des lions, des lapins… A ce propos, suite à une visite d’élevage en batterie, j’ai conçu une série de “clones”, avec des lapins semblant tous identiques mais en réalité tous différents. Pour les concevoir, je me suis procuré des fourrures auprès de laboratoires pharmaceutiques. Ces animaux-là étaient élevés dans des conditions exécrables, puis tués pour ne prélever que quelques centilitres de leur sang destinés à la recherche. Tout le reste était jeté à la poubelle. J’ai trouvé ça complètement dingue… J’ai réussi à sortir ces peaux avec la complicité des gens qui travaillaient dans ce labo.

Deupatosaurus, 2007, Acier & résine ; 350X205X170 cm.Vous faites appel à ces allégories animales pour mieux parler de l’Homme ? Exactement. A travers la figure animale, je ne parle que de nous et de notre façon de tordre, distordre ou plier la nature pour notre bon confort.

Votre travail est donc “politique” ? Oui, mais au sens “gestion de la cité”, étymologique, je ne suis pas encarté. C’est une conscience écologique globale. Je suis marié et père de deux enfants, ma consommation de viande est tombée quasiment à néant par exemple, je fais mon compost, essaie de réduire ma production de déchets… Ce sont ces gestes- là qui vont changer les choses. Je reste persuadé que les grandes solutions ne viendront pas des dirigeants de la planète, mais de l’engagement des citoyens, d’une multitude de petites actions. Dès 2007, j’ai ainsi réalisé le Deupatosaurus, soit un nez de deux chevaux posé sur un énorme squelette. C’est ma façon d’expliquer qu’on ne peut plus utiliser nos voitures comme aujourd’hui, éventrant notre planète pour en extraire l’énergie fossile.

Quels sont vos projets ? Je m’intéresse désormais au végétal… mais je ne peux pas décrire les pièces que je n’ai pas encore terminées, car une fois que j’en parle, je n’ai plus envie de les réaliser. Attention, l’art n’est pas pour moi une forme de psychanalyse, c’est ma vie !

Propos recueillis par Julien Damien
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