La tête dans les nuages

Le Naufrage de Bienvenu,
Barrage du Piney, Saint-Chamond, 2017

C’est un duo pas tout à fait comme les autres. Un couple d’artistes ayant la fâcheuse tendance à déborder de la feuille de papier… Ella Besnaïnou et Loïc Niwa, aka Ella et Pitr, aka Les Papiers Peintres, se sont fait connaître avec leurs gigantesques personnages endormis. Des colosses de peinture couchés sur les murs ou les toits des villes du monde entier. Rencontre dans leur atelier à Saint-Etienne, juste avant la sieste.

L’histoire d’Ella et Pitr débute par une rencontre, à Saint-Etienne, en 2007. « Une nuit, elle réalisait ses premiers collages dans la rue et moi j’affichais des trucs pour un rassemblement de hip-hop », raconte Pitr (prononcez “pitre”). « On a échangé nos numéros de téléphone, enchaîne Ella. Il est venu chez moi quelques jours plus tard, et on a dessiné toute la soirée ». A 4 h du matin, ils partent à la recherche du mur idéal et forment leur première oeuvre commune. La sortie se solde par l’escalade du Mont Pilat pour voir le soleil se lever sur la ville. L’amour au premier collage… et la naissance d’un couple artistique : Les Papiers Peintres. « On a commencé par fabriquer des bonshommes en papier et puis… des vrais ! », plaisante Pitr. Aujourd’hui parents de deux garçons de neuf et six ans, ils multiplient les paroles ou gestes tendres. Dans leur appartement situé sur les hauteurs de “Sainté”, une grande pièce claire leur sert d’atelier. Ils travaillent ensemble, mais n’ont pas de règles. « Parfois, c’est Ella qui prend en main une maquette pendant que je prépare la logistique, ou inversement ».

Pendant qu'Inès rêve de camping…, Paris, La Défense, 2016

Pendant qu’Inès rêve de camping…,
Paris, La Défense, 2016

Vers l’infini et au-delà

Boulimiques de création, Ella et Pitr passent sans cesse d’un projet à l’autre, variant les techniques (peintures à l’acrylique, à l’huile ou à la bombe, sérigraphie, collage…) et les surfaces : toiles ou pistes d’aéroport, rideaux de fer des magasins ou coquillages… rien ne les arrête ! Et ils voient les choses en très, très grand. En témoignent ces colosses assoupis au milieu des grandes villes de la planète, sur les toits ou les murs de Montréal, Valparaiso en passant par Saint-Etienne, bien sûr. Leur géant en short de 21 000 m2, qui a trouvé le sommeil au sommet d’un entrepôt, à Klepp en Norvège, est d’ailleurs considéré comme le plus grand graffiti du monde ! (mais ne les qualifiez surtout pas de streetartistes, ils détestent). « On cherche toujours à dépasser nos limites et les murs ont aussi les leurs. Ce qu’il y a de plus imposant, ce sont les surfaces au sol. On a donc basculé à l’horizontal… », explique Ella, qui refuse toutefois « tout discours intellectuel » pour justifier cette démarche. « On tient quand même à dessiner des personnages endormis contrastant avec le chaos des villes », selon Pitr.

Ces gigantesques figures à l’esthétique enfantine sont généralement exécutées à l’acrylique. Elles constituent « une famille de témoins silencieux et éphémères en milieu urbain », peut-on aussi lire dans un recueil sorti en octobre*. Elles sont inspirées de leurs proches (oncles et tantes) ou sont issues de l’imagination de leur progéniture, de leurs carnets de voyage… Pour leur donner vie, il faut prendre de la hauteur. Ils utilisent ainsi Googlemap ou des drones. Les spots sont choisis ensemble : « Soit on prépare les croquis en fonction d’un endroit qui nous plaît, soit on marche des heures dans les rues à la recherche du support adéquat », détaille Pitr.

A Klepp en Norvège

A Klepp en Norvège

Homme invisible

En peignant ce monumental migrant sur le barrage abandonné du Piney, près de Saint-Etienne, Ella et Pitr ont réinvesti la dimension verticale. « Avec un accès à un mur pareil, on n’allait pas dessiner une petite fille tenant un ballon en forme de coeur », ironise Pitr, en référence à une célèbre pièce de Banksy. Pourquoi ce sujet ? Pas de message, « mais plutôt une idée générale, sans se montrer moralisateurs. C’était une façon de rendre visible un drame bien réel et que tout le monde fait semblant de ne pas voir. Avec un réfugié géant de 47 m de haut, en plein milieu du paysage, on ne peut plus nier le problème… ». Le Naufrage de Bienvenu (c’est son petit nom) est aussi synonyme de prouesse technique, avec son lot « de frayeurs lors de la descente en rappel » se souvient Ella, en tendant une photo de ses deux fils suspendus à des cordes. L’aventure, c’est l’aventure…

Elisabeth Blanchet

A visiter / www.ellapitr.com

A lire */ Ella & Pitr, comme des fourmis, Collectif réunissant des textes de Sophie Pujas, Joël Pommerat, François Rancillac, Alexandre Chemetoff, Denis Lavant, Rufus… (éditions Alternatives), 248 p., 35 €, www.editionsalternatives.com

A voir / Baiser d’encre, documentaire de Françoise Romand (Alibi Productions)

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