Mon royaume pour un shot !

Un speakeasy* aux allures de bibliothèque, dans une rue discrète de Manhattan. Sous le regard des 15 000 livres habillant les murs, une soixantaine de New-Yorkais sont venus applaudir Macbeth, de Shakespeare. L’auteur le plus joué de notre ère, dans la ville comptant le plus de théâtres au monde ? La scène semble bien classique… Sauf que cinq soirs par semaine, un acteur de la Drunk Shakespeare Society s’enivre avant de débuter la pièce. Rencontre avec une troupe qui célèbre la prose en levant son verre.

Un (petit) cocktail offert en guise de bienvenue, histoire de planter le décor : derrière les portes de The Lounge, à quelques rues de la mythique avenue de Broadway, la boisson tient le premier rôle. Confirmation dès l’entrée des cinq comédiens, sous des applaudissements nourris. Ce soir c’est Caitlin Morris, petite brune de 30 ans, qui s’y colle. Musique solennelle et mine réjouie, un de ses camarades apporte cinq shots sur un plateau : le premier ira dans le gosier d’un membre du public, chargé de valider en grimaçant que « oui, c’est bien de la tequila ». La comédienne avale les autres sans ciller. Elle passera les 90 minutes suivantes un verre à la main, obligée de boire dès que “le roi et la reine”, désignés dans l’assistance, l’auront réclamé.

Whit Leyenberger © Travis Emery HackettTendance bouteille

En trois ans au sein de la Drunk Shakespeare Society, Caitlin Morris est montée sur scène plus de 300 fois. Mais celle qui « jure » n’avoir jamais touché à l’alcool avant ses 21 ans ne vit pas sous l’empire de la bouteille. « Il y a une rotation dans les rôles, les comédiens ont une semaine de repos après avoir été ivres », assure Scott Griffin. C’est cet Australien, inspiré par un concept écossais, qui a créé la compagnie de 12 membres à New York, grâce à une collecte sur Kickstarter, en 2014. Soit un an après le début de l’émission Drunk History, sur la chaîne américaine Comedy Central (des stars jouant dans des reconstitutions historiques dont le narrateur est éméché) et un an avant le lancement des Recettes pompettes, au Québec. « On dirait que c’est devenu une tendance », note le directeur artistique, mettant en avant la « liberté d’improviser » procurée par l’alcool.

Macbeth : Hayley Palmer, Whit Leyenberger © Travis Emery HackettDe fait, c’est un Macbeth peu conventionnel qui se déroule sous nos yeux. Les trois sorcières prononcent plus de gros mots que de prophéties. Lady Macbeth (Caitlin Morris), aux jambes de plus en plus flageolantes, finit par ramper sur le sol. Fléance est rebaptisé “Big Dick John” et Macbeth, devenu “MacB” en cape à paillettes, affronte Macduff dans un duel de danse sur des classiques du rap US. éparpillée entre un sketch façon Muppets et les défis que se lancent les protagonistes (« cite le plus de pièces de Shakespeare en imitant Matthew McConaughey »), l’intrigue passe  au second plan. Mais le public s’esclaffe à la moindre référence pop, voire politique : ce soir-là, la lettre de Macbeth à son épouse, lue avec la voix de Donald Trump, évoquait un “gros bouton” nucléaire…

Du verre aux vers

« Nous lâchons plus de blagues politiques depuis l’élection. C’est notre façon d’exorciser », analyse Caitlin Morris, faisant tous les efforts du monde pour se concentrer. « J’aime l’idée que l’on puisse rompre avec la tradition. L’ivresse désinhibe complètement, mais quand il s’agit des tirades importantes, impossible d’oublier son texte : Shakespeare, c’est imprimé dans votre en tête à vie ! ». Après avoir livré son astuce anti-gueule de bois (de la vitamine B12 et de l’aloe vera), la trentenaire, guillerette, plonge dans un taxi, prête à savourer une semaine « en pyjama à regarder des films ». Succès oblige, elle découvrira dans quelques jours le nouveau théâtre, plus vaste, où se produira la troupe en 2018. Qu’importe l’écrin, pourvu qu’il y ait Shakespeare.

* Concept de bars clandestins américains, particulièrement répandus lors de la Prohibition.

Marine Durand
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