Sur les traces du Père Noël

Si vous avez moins de huit ans, ne lisez surtout pas cet article ! Vous risquez d’apprendre une mauvaise nouvelle… Depuis le début du siècle, Martyne Perrot décortique la magie et les petits secrets de Noël. Cette sociologue du CNRS a écrit moult ouvrages sur le sujet. D’où vient ce gros bonhomme barbu ? Pourquoi se fait-on des cadeaux ? On en connaît un qui va voir rouge…

Pourquoi Noël vous intéresse-t-il tant ? Il me passionne en tant que phénomène sociologique, voire anthropologique. Mon intérêt est né de l’observation d’une contradiction : chaque année, on entend beaucoup de critiques de sa dimension consumériste et, en même temps, il y a un engouement, une énorme participation. Il est intéressant d’en comprendre les raisons. Par ailleurs, je me suis aperçue qu’il n’y avait pas eu en France de travaux sur ce sujet, lequel croise pourtant nombre de champs : la consommation, la famille, l’enfant, le rapport aux dons, le rituel, la religion…

Cette fête est-elle une création marchande ? Oui, en tout cas celle que l’on célèbre aujourd’hui. Noël a toujours plus ou moins été fêté mais ne comportait pas cette dimension commerciale. Cette forme apparaît au milieu du XIXe siècle avec l’émergence des grands magasins qui ont vu là une aubaine extraordinaire, et l’occasion de détourner la célébration en inventant ce fameux cadeau. D’abord cantonnée aux milieux favorisés, la pratique va se démocratiser, surtout au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En fabriquant des jouets en série, l’industrie a intensifié les achats réservés aux enfants. Dans la foulée, les adultes se feront aussi des cadeaux.

© Eugène Oge / Source gallica.bnf.fr / BnF

Pourtant, cette offrande révèle des racines profondes… Oui, dans l’Antiquité romaine il existait une fête s’accompagnant de dons alimentaires, symbolisant l’abondance. Cela se déroulait à l’occasion de la nouvelle année, en lien avec la déesse de la santé Strenia. Le mot “étrenne” vient de là.

Pourquoi à la nouvelle année ? Ce moment correspond au solstice d’hiver. Dans la littérature folklorique, cette période est décrite comme dangereuse : la nuit devient très profonde, propice aux revenants, aux sorcières… (Halloween a d’ailleurs repris cette imagerie). On se fait alors des dons pour conjurer le sort.

Comment le Père Noël est-il né ? Une première personnification apparaît au XIIIe siècle, avec un seigneur Noël qui distribuait des présents. Mais celui que nous connaissons descend de Saint-Nicolas. Il provient de la réforme protestante et des migrations européennes. Les Allemands et Hollandais partis aux états-Unis au XVIIe siècle importèrent Saint-Nicolas, qui s’est transformé en Santa Claus. Après la Seconde Guerre mondiale, on assiste en France et en Europe à une réappropriation de ce modèle américain, avec son habit rouge, sa bonhomie… Idéal pour les boutiques qui l’installent dans leurs rayons. Il s’agit donc d’un personnage hybride qui a puisé dans les traditions de plusieurs pays.

Pourquoi Saint-Nicolas fut-il supplanté par le Père Noël ? Principalement pour des raisons commerciales : à Saint-Nicolas on offre plutôt des friandises que des cadeaux.

Coca-Cola a-t-il imposé sa couleur rouge ? Le Père Noël était déjà rouge en Allemagne, au XIXe siècle. Coca-Cola a fixé sa couleur dans ses publicités des années 1930. Le dessinateur de l’époque, le Suédois Haddon Sundblom, a choisi la couleur, mais elle existait déjà (ndlr. Michelin, Colgate, Waterman l’ont, avant lui, habillé en rouge et blanc).

Faut-il croire au Père Noël ? Quand on a moins de six ans, oui. Mais je comprends les parents refusant de berner leurs enfants, ou voulant contrer leurs exigences parfois folles. Chez Saint-Nicolas, il y a toujours le Père Fouettard pas loin qui punit les enfants pas sages. Avec notre Père Noël moderne, même les enfants turbulents savent qu’ils recevront leurs cadeaux. Ils obtiendront une récompense sans conditions ni sanctions. C’est vraiment le symbole de la société de consommation américaine qui s’est répandu.

© Eugène Oge / Source gallica.bnf.fr / BnF[...]Ogé_Eugène_Source-gallica.bnf.fr--BnFQui a inventé la fameuse lettre au Père Noël ? Ce n’est autre que la grande psychanalyste Françoise Dolto. Son frère était Jacques Marette, alors ministre des PTT. A l’époque, il constata que les bureaux de poste étaient envahis de lettres au Père Noël, qui se perdaient. Françoise Dolto eut l’idée, en 1962, d’écrire un modèle de courrier de réponse (ndlr : 50 ans après les Américains). Un centre de tri spécial fut créé dans la foulée à Libourne où des employés furent chargés de répondre aux enfants.

A titre personnel, aimez-vous cette fête ? Oui beaucoup ! J’aime l’hiver, en ville surtout, avec toutes ces lumières. J’aime faire des cadeaux, mais je suis critique comme tout le monde sur son aspect consumériste. J’apprécie cette ambiance, le folklore, la chaleur, même si cela accentue les solitudes, les inégalités sociales avec toutes ces familles à la rue. J’ai l’impression de vivre ce qu’a dépeint Dickens…

Dickens serait d’ailleurs “un interprète de l’esprit de Noël”, écrivez-vous… Oui, il a joué un grand rôle avec son fameux conte de Noël,  A Christmas Carol. Il livrait d’ailleurs des conférences et rassemblait un monde fou, convaincu que c’était une période où il fallait être charitable avec les plus pauvres. Il défendait une des grandes valeurs de Noël : l’altruisme. Aujourd’hui on vit la même chose avec le secours catholique ou le secours populaire, qui profitent de ce moment pour récolter des dons.

Renouant avec l’esprit d’origine ? Oui, il y a eu un transfert de la fête religieuse sur la famille. Les valeurs de charité ont été réappropriées par les bourgeois et aristocrates avant de se répandre dans toutes les classes. Notons que l’on célèbre aussi l’enfant gâté comme le Noël religieux accueillait le divin enfant. D’ailleurs nombre de juifs ou de musulmans adhèrent à Noël, car c’est devenu la fête de l’enfant. Même s’il y a une crispation aujourd’hui autour de certaines valeurs.

C’est-à-dire ? Autrefois, installer un sapin à l’école ne posait pas de problèmes. Ces dernières années on a senti des crispations, alors que le Père Noël ou le sapin n’ont rien à voir avec la religion Il y a des confusions.

couv_le cadeau de noel_martyne perot_LM135D’où vient le sapin de Noël ? Cette ancienne tradition provient d’Alsace. Il représente l’arbre des corporations – comme celle des boulangers, des bouchers… On allait le couper en forêt. Il est vrai qu’il y a eu sur le parvis des églises, durant le Moyen Age, un arbre portant des hosties. C’était un symbole de lumière, mais pas dédié à Noël. Seulement, cette végétation perdure au cœur de l’hiver, c’est un signe de renaissance après le solstice. Il ne traduit rien de religieux, bien qu’il y en ait maintenant dans les églises…

Vous écrivez : “les réseaux sociaux imposent une logique de don et de contre-dons entre partenaires anonymes sur la Toile “… Serait-ce un coup fatal apporté à l’esprit de Noël ? J’ai été frappée par le fait que les cadeaux étaient revendus dès le lendemain de Noël. De plus, les enfants font désormais des listes, et les adultes choisissent de plus en plus ce qu’ils veulent… C’est une logique beaucoup plus rationnelle où toute magie et rapport sentimental semblent s’effacer devant le côté “calculateur” du consommateur. Je me pose donc la question de la disparition, non seulement de ce côté merveilleux, mais aussi du désintérêt du don, alors qu’il doit avant tout signifier l’affection qu’on porte à l’autre.

Propos recueillis par Julien Damien

A lire : Le cadeau de Noël. Histoire d’une invention (Autrement, 2013), 176 p., 15 €, www.autrement.com // Faut-il croire au Père Noël ? (Le Cavalier Bleu, 2010), 160p., 12 € // Noël, idées reçues (Le Cavalier Bleu, 2002), 125p., 9,80 €, www.lecavalierbleu.com // Sous les images, Noël ! (Le Seuil, 2002)… // Ethnologie de Noël, une fête paradoxale (Grasset, 2000)…

 

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