Mots pour maux

Après un long silence, Magyd Cherfi est de retour sur scène avec Catégorie Reine. Produit via un financement participatif, ce troisième album solo témoigne d’un amour des lettres et d’un engagement intacts. Il répond aussi à Ma part de Gaulois. Paru en 2016, ce récit autobiographique narre sa jeunesse de fils d’immigrés algériens dans les années 1980, au sein du quartier des Izards à Toulouse. Il traduit une crise d’identité en banlieue, où la République n’aime pas tous ses rejetons… Ce troisième livre valut à l’ex-leader de Zebda un beau succès critique et public. Rencontre avec un artiste complet qui, à 55 ans, est toujours aussi motivé !

Comment cet album est-il né ? En écrivant Ma part de Gaulois. Chapitre après chapitre, les thèmes des chansons sont apparus. C’est en quelque sorte la B.O. du livre.

Il a été produit via le financement participatif, n’est-ce pas ? Tout à fait, j’ai fait le tour des maisons de disques mais personne n’en voulait…

Malgré le succès du livre ? Oui. A la limite, si j’avais eu le Goncourt, peut-être… Donc cette solution est venue naturellement. J’ai récupéré 23 000 euros et le soutien d’environ 500 personnes.

Comment définiriez-vous votre style musical aujourd’hui ? On a fait du boucan avec Zebda et cela me frustrait de sacrifier le texte pour le volume sonore. Je suis désormais obsédé par l’épure. Ma voix est soutenue par le piano, la guitare, pas beaucoup plus… Je produis une chanson française d’un grand classicisme.

Vous vous inscrivez donc dans les pas de vos idoles ? Complètement. Pour moi il y a le triptyque Lavilliers-Renaud-Higelin et, parmi les artistes plus intemporels, Ferré, Brassens et Brel.

Que verra-t-on sur scène ? Il s’agit d’un effeuillage verbal et sonore. Je vais vous dire qui je suis. En vous montrant aux autres vous vous révélez à vous-mêmes. C’est donc un spectacle plutôt intimiste.

Où vous sentez-vous le mieux ? Sur scène ou derrière la feuille ? Mon état naturel c’est la plume. Le reste, ce sont des petites récrés.

Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de Ma part de Gaulois ? J’ai toujours été tiraillé par cette envie de raconter une autre histoire de France, où les habitants sont noirs, bruns… Un mec comme moi, né à Toulouse et d’origine algérienne, se rend vite compte qu’il n’est pas Français dans le regard de l’autre. Dans l’inconscient collectif perdure cette idée du blanc catho, cette mythologie du Gaulois blond dans laquelle on ne se retrouve pas. Ce livre, c’est un nouveau récit faisant du Français un être multiple.

S’agit-il d’un récit autobiographique ? Oui, même si j’ai romancé mes souvenirs. Cela me permet d’éclairer un certain nombre de choses, telle la psychologie des personnages.

On y perçoit aussi votre amour de l’école qui vous a permis de vous élever. Pourtant le constat que vous dressez est accablant… La République a donné à des gens comme moi des outils pour accéder au libre-arbitre, mais en a aussi abandonné beaucoup d’autres. La France dit porter tout le monde, quelles que soient la couleur de peau, la religion ou les origines… mais si tu es Africain, pauvre et musulman, tu es mort.

Comment les choses ont-elles évolué en 30 ans ? Il y a eu une espèce de statu quo. Les brassages se sont multipliés au fil des décennies mais la France, comme tous les pays d’Europe, a abandonné ses enfants issus de la religion musulmane, du Maghreb, d’Afrique… Une sorte de précipice s’est creusé entre les blancs et les autres. Beaucoup de ces mômes s’identifient aujourd’hui à des pays qu’ils ne connaissent pas – comme leurs parents d’ailleurs. Il y a 30 ans on croyait qu’une porte allait s’ouvrir avec l’arrivée de la gauche au pouvoir. Mais elle s’est refermée.

Vous-même, vous sentez-vous “Gaulois” aujourd’hui ? Oui, mais le Gaulois que je suis est à la fois berbère, occitan, toulousain, et aussi juif, espagnol… J’ai aimé des oeuvres littéraires de toutes ces cultures dans lesquelles je me suis fondu. Pour cela il faut avoir accès au savoir et j’ai eu ce privilège.

Le livre (comme l’album) est également très féministe… Absolument. Je le suis par ma mère. « Vos soeurs ne sont pas vos esclaves, alors vous faites la vaisselle, passez la serpillère… » nous disait-elle à moi et mes frères. On a ainsi entretenu avec nos frangines un rapport imposé d’égal à égale. Le féminisme est pour moi une question d’éducation. Et puis, au lycée, j’ai rencontré des filles se battant pour leurs droits. J’ai réalisé que les Algériens et les femmes menaient deux combats parallèles ! J’ai épousé cette lutte car elle permettait aussi de soulever les discriminations à l’encontre des Maghrébins.

Cover_categoriereine_Magyd Cherfi

D’ailleurs vous décrivez une scène dans laquelle une fille, Bija, est tabassée à mort parce qu’elle lit. Est-ce vrai ? Oui, non seulement c’est vrai mais j’en ai connues des dizaines ! Dans mon quartier, les parents déconseillaient à leurs filles de lire (et même d’écouter de la musique, de sortir, de voyager…) car une jeune femme trop éduquée ne peut pas se marier. Les hommes n’aiment pas celles qui en savent trop : elles sont susceptibles de partir, de s’affranchir de la règle patriarcale. Aujourd’hui c’est moins violent car l’état de droit reste vigilant. Mais il y en a encore quelques-unes qui ont peur d’aller trop loin dans leurs études. Certaines filles voilées dans les facs disent « je veux savoir, mais pas trop ». Le voile les empêche de sortir du territoire de la famille.

A lire / Ma part de Gaulois (Actes Sud), 272 p., 19,80 €

A lire / Ma part de Gaulois (Actes Sud), 272 p., 19,80 €


Vous rappelez ici un épisode méconnu de la vie de Mitterrand. Au début du livre, son élection est redoutée car il représentait “le ministre de la Guerre d’Algérie”…
Oui, beaucoup d’Algériens ont été terrorisés quand est réapparu cet homme sous les apparats de la gauche. De Gaulle est resté dans la mémoire collective immigrée celui qui a libéré l’Algérie. Mais il y avait aussi à cette époque un certain François Mitterrand*, qui avait installé la guillotine et fait couper la tête de tous les résistants algériens, clamant haut et fort l’Algérie française. Je me souviens de mes potes qui faisaient péter les bouchons de champagne et le soir, à la maison, mon père me disant : « on fait les valises, Mitterrand va être élu ! » (rires). Plus tard, le même homme a aboli la peine de mort… Mon père n’y comprenait plus rien !

L’autre particularité de ce livre, c’est la langue : à la fois très orale et scandée. Comment qualifieriez-vous votre plume ? J’ai publié tard, après 40 ans. J’ai longtemps plagié les auteurs que je lisais. Le XIXe siècle m’obsédait : Flaubert, Maupassant… J’essayais de singer la belle écriture. Au fil du temps je suis parvenu à trouver mon identité. Je suis un fils de la rue, je parle sa langue. Je peux donc m’exprimer comme un charretier et utiliser l’imparfait du subjonctif.

D’où vous vient cette passion pour les mots ? C’est un mystère. Ma mère était obsédée par l’acquisition du savoir. Elle ne s’est jamais remise de ne pas avoir eu accès à l’écriture. On a donc été son bras armé : “les enfants le feront pour moi”. Elle nous a balancé très vite chez des familles françaises : l’épicière, le toubib, les sœurs religieuses du quartier… bref, avec mes frères et sœurs on a découvert la “francité”, la Chandeleur, Pâques, Noël… on en bavait d’être blancs et chrétiens rien que pour avoir tous ces cadeaux ! L’amour des mots s’est accompagné de ces scènes de bonheur.

Le livre se finit quand l’aventure Zebda commence… est-ce définitivement fini avec le groupe ? Un nouvel album me paraît improbable. On a fait le tour de tout ce qu’on avait à dire. Par contre, un retour sur scène semble plus envisageable…

Quels sont vos projets ? Mon rêve originel, avant la musique, c’était l’écriture. Désormais, j’aimerais achever mon histoire en m’attaquant au cinéma, à une saga sur l’immigration, histoire de boucler la boucle !


_____________

* François Mitterrand devient ministre de la Justice du gouvernement de Guy Mollet, le 2 janvier 1956. On compte 45 guillotinés tandis qu’il occupe les fonctions de garde des Sceaux. Dans 80 % des cas connus, il leur a refusé la grâce. Contrairement à ce qu’on a pu croire, ces premiers condamnés à mort exécutés de la guerre d’Algérie ne sont pas des poseurs de bombe. Ils ont participé à l’insurrection, mais souvent sans commettre de meurtre. Source : François Mitterrand et la guerre d’Algérie cosigné par l’historien B. Stora et F. Malye.

Propos recueillis par Julien Damien
Concert(s)
Magyd Cherfi
Lomme, maison Folie Beaulieu

Site internet : http://www.ville-lomme.fr/cms/maisonfoliebeaulieu

25.11.2017 à 20h309/5€
Magyd Cherfi + Thomas Albert Francisco (Festival Haute Fréquence)
Noyon, Théâtre du Chevalet
23.11.2017 à 00h0010/5€
Magyd Cherfi
Petite Forêt, Espace Barbara
24.11.2017 à 20h3020>17€

A lire / Ma part de Gaulois (Actes Sud), 272 p., 19,80 €

A écouter / Catégorie Reine

Articles similaires