Entre ciel et terre

L’Angélus, Entre 1857-1859 © Paris, musée d’Orsay, legs d’Alfred Chauchard, 1909

Figure de proue du réalisme, Jean-François Millet offrit au XIXe siècle quelques-unes de ses plus belles toiles. Le Palais des beaux-arts de Lille en rassemble 90 dans une belle rétrospective. Le fondateur de l’école de Barbizon fut révélé dès 1848 avec Un Vanneur et ses peintures sublimant le monde paysan… mais le connaissons-nous vraiment ?

Aurait-on négligé Jean-François Millet ? Adulé au Japon et aux états- Unis, où est conservé l’essentiel de son oeuvre, le Normand reste boudé en Europe, et n’avait plus fait l’objet de rétrospective depuis… 45 ans. Cette double exposition s’apparente donc à « une réhabilitation », selon Bruno Girveau. Pourquoi ce dessinateur et pastelliste d’exception demeure-t-il méconnu ? « Paradoxalement, son image a été dévalorisée par les milliers de reproductions qui ont été tirées de ses toiles, des plus réussies aux plus kitsch » estime le directeur du Palais des beaux-arts de Lille. Millet (prononcez “milé”) fut ainsi longtemps considéré comme “le peintre des paysans”. S’il les magnifie dans leur vérité brute, ses thèmes ont pourtant une portée plus universelle : il s’agit de questionner notre rapport à la nature.

Bergère avec son troupeau, dit La grande bergère, vers 1863 © musée d’Orsay, legs d’Alfred Chauchard, 1909

Méditation

La première des cinq sections composant ce parcours thématique s’intitule ainsi “Rustique”. « C’est le coeur de son oeuvre, commente Chantal Georgel, co-commissaire de l’accrochage. Ce mot traduit son attachement à la terre et à celui qui la travaille ». A l’image de cet Homme à la houe, dont le visage est peint avec la même palette que le sol qu’il creuse. Devant Les tueurs de cochon, on découvre aussi son empathie très avant-gardiste pour les animaux – « il parlait de cette scène d’abattage comme d’un drame ». Evidemment, on citera L’Angelus, l’un des tableaux les plus célèbres de l’histoire de l’art. Celui-ci montre deux paysans priant au milieu d’un champ, et témoigne de cette maîtrise de la lumière dont faisait preuve l’artiste, lequel travaillait en atelier « en s’appuyant essentiellement sur sa mémoire ». Plus loin, dans la section “Infini(s)”, cette Bergère avec son troupeau plonge le visiteur dans une profonde méditation. Lui-même écrivait à propos de son travail : « On doit faire entendre les chants, les silences, les bruissements des airs. Il faut percevoir l’infini ». Les Dénicheurs de nids, vision de jeunesse sublimée dans une composition presque abstraite, clôt le parcours tout en ouvrant des horizons plus poétiques…

PBALille - Banksy expo Millet 2017 (c)PBALille photo JMDautelRêve américian

S’il inspira Van Gogh, Pissarro ou Dali, c’est sur sa postérité outre – Atlantique que le musée nordiste se penche aussi. Les Américains y reconnurent en effet un maître dès 1852, se rendant même chez lui à Barbizon. Pour eux, ces images de paysans français s’échinant dans leurs terres « rassemblent le souvenir de la vieille Europe et en même temps l’espoir qu’offrait leur nouveau continent aux pionniers, le fameux rêve américain » détaille Régis Cotentin, le commissaire de Millet USA. Cet homme un peu bourru imprégna ainsi l’imaginaire collectif du pays de l’Oncle Sam. Il fut un modèle pour Edward Hopper et son influence est flagrante dans les plans crépusculaires des Moissons du ciel de Terrence Malick. On la retrouve aussi chez de nombreux photographes, tel le très social Lewis Hine qui immortalisa le difficile labeur dans les champs, ou même chez… Banksy ! Dans Agence pour l’emploi, le street-artiste britannique détourne Les Glaneuses en y extirpant l’une de ses travailleuses qui se retrouve assise sur le cadre, clope à la main. Une pause salutaire, restituant bien l’humanisme propre à Millet – décidément atemporel.

Julien Damien
Informations
Lille, Palais des Beaux-Arts de Lille

Site internet : http://www.pba-lille.fr

Lun 14h>18h, mer>ven, 10h>18h, sam & dim, 10h>19h

Gratuité : le 1er dimanche de chaque mois.

13.10.2017>22.01.2018lun : 14 h > 18 h, mer > dim : 10 h > 18 h, 10 / 7 € / gratuit (-12ans)
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