L’utopie réalisée

Ce fut une utopie unique au monde. Au XIXe siècle, Jean-Baptiste André Godin, un industriel français, éleva à Guise, petite ville de 5 000 âmes, une cité à destination des employés de son usine. Un modèle de société mettant le travail et le capital au service des hommes. à l’occasion du bicentenaire de la naissance de ce visionnaire, reportage au sein de son Familistère.

Dans la campagne de l’Aisne, au bord de l’Oise, on trouve une cité atypique. Au coeur de cet espace de six hectares, entouré de jardins, se dressent de grandes bâtisses en briques rouges. Disposés en “U”, autour d’une vaste place, ces édifices de trois étages prennent les atours d’un palais royal. D’ailleurs, ils s’inspirent des plans du château de Versailles. La comparaison s’arrête là. Nous sommes face au Palais social « construit par et pour les ouvriers ». La traduction architecturale d’une utopie offrant au travailleur le contrôle de sa destinée. Celle-ci dura près de 80 ans et a été imaginée par Jean-Baptiste André Godin. L’homme est né en 1817, à Esquéhéries, un village de l’Aisne. Il est issu d’un milieu modeste et se forme auprès de son père, serrurier, au travail des métaux. A 17 ans, cet autodidacte entreprend un tour de France. « Il va alors être confronté à la misère du monde ouvrier. Il bossait dur mais avait faim, ses besoins n’étaient pas pourvus. Ce qu’il ne comprenait pas », raconte Alexandre Vitel, directeur-adjoint du Familistère de Guise.

Ce grand lecteur du philosophe Charles Fourier se saisit ainsi de la question sociale. De retour chez lui, le jeune homme ouvre sa propre affaire. En 1840, il inaugure un petit atelier de construction d’appareils de chauffage (poêles, cuisinières, cocottes…). En 1846, il s’installe à Guise pour bâtir son usine qui emploiera jusqu’à 1300 personnes. Godin devient un industriel prospère. Son entreprise est leader dans son domaine, mais il va utiliser les bénéfices pour concrétiser ses idées progressistes. « Il veut rendre à l’ouvrier la valeur de son travail en l’associant à la richesse qu’il produit », explique Jérôme Caron, responsable de la médiation. Il met alors en place un programme aux antipodes des logiques gouvernant la Révolution industrielle. Son argent est réinvesti pour mécaniser les ateliers, augmenter les salaires de 30 %, baisser la journée de labeur de 14 à 10 h et la semaine de 7 à 6 jours, instaurer un système de soins gratuit et interdire les embauches avant 15 ans. Bref, il s’agit de « travailler moins pour gagner plus » (tiens tiens…)

Communauté

Mais son ambition ne s’arrête pas là : « il veut donner à ses employés ce qu’il nomme les équivalents de la richesse, soit ce que l’argent permet : un logement, une éducation… bref, il souhaite donner aux ouvrier les avantages du monde bourgeois ». En 1859 est ainsi initiée la construction du Familistère, un lieu où ses employés et leurs familles peuvent, s’ils le souhaitent, vivre – pour un loyer équivalent à 5 % de leur paie. Cinq bâtiments pouvant accueillir 2 000 âmes voient le jour. Il y a là deux immeubles et les trois pavillons centraux, organisés autour d’une vaste cour intérieure couverte d’une verrière. Eau courante, système d’aération, vide-ordures à chaque étage… Une cité idéale en termes d’hygiène et de confort, n’établissant aucune hiérarchie entre les Familistériens, qu’ils soient contremaitres, ingénieurs ou ouvriers. L’Eglise n’avait pas non plus son mot à dire – ce qui ne lui fera pas que des amis. Mais encore faut-il accepter de faire une croix sur son intimité. « Bien sûr, tout le monde n’y trouvera pas son compte, quelques-uns partiront, mais Godin revendique cette promiscuité, il vise l’autodiscipline, c’est le regard de l’autre qui règle le comportement de tous. C’est une société nouvelle avec ses propres règles. Une communauté fonctionnant grâce au travail de chacun et au lien social, au vivre-ensemble », détaille Alexandre Vitel.

En parallèle sont élevés des bâtiments de service. D’abord les économats, soit des magasins en coopérative, où tout se négocie directement du producteur au consommateur, sans intermédiaire – « un parasite qu’il faut éliminer de l’équation commerciale » selon Godin. En 1870 pousse “le temple de l’éducation”, matérialisé par un théâtre et une école, laquelle est gratuite, obligatoire jusque 14 ans (bien avant Jules Ferry !) laïque, et mixte. Il défend ainsi l’égalité entre hommes et femmes, à une époque où celles-ci étaient confinées dans un apprentissage des choses domestiques. Place enfin à la buanderie : on peut y laver son linge et se baigner dans une piscine chauffée grâce aux eaux acheminées par un système de tuyauterie relié à l’usine (le développement durable avant l’heure).

Grandeur et décadence

Dernière étape : en 1880, Godin crée l’Association coopérative du Capital et du Travail, transférant la propriété et la gestion du Familistère et de l’usine à ses employés. Les responsables sont désignés par scrutin majoritaire. Les femmes sont évidemment de la partie, 65 ans avant que la France ne leur accorde le droit de vote… « C’est l’un des premiers socialistes, il ne faut pas avoir peur du mot », assure Alexandre Vitel. Peut-on le qualifier de visionnaire ? « Je dirais que c’est un applicateur précoce, il met en place des idées qui circulent déjà à l’époque, plus qu’il n’invente ». Jean-Baptiste André Godin décède le 15 janvier 1888. Pour autant, son oeuvre perdure malgré deux guerres mondiales et le krach boursier. Mais, paradoxalement, décline en 1968. Face à l’avènement du chauffage électrique, la fonte et le charbon ne font plus le poids. Les bénéfices périclitent.

Mais pourquoi l’usine ne s’est-elle pas développée ? « Les Familistériens se sont renfermés sur eux-mêmes. Ils n’ont pas innové, estime Jérôme Caron. De plus, sont apparus des conflits avec les autres employés de l’entreprise. Ils avaient l’impression de financer un mode de vie duquel ils étaient exclus ». A Guise, on raille alors le “tas de briques”. « Moralité : même dans le cadre d’une expérience collective, on a besoin de meneurs d’hommes », juge Alexandre Vitel. Le 22 juin 1968, l’Association coopérative du Capital et du Travail est dissoute. L’usine Godin est rachetée par le groupe Le Creuset, puis par Les Cheminées Philippe en 1988, et compte à ce jour 250 salariés. Les appartements sont vendus à des propriétaires privés, hélas incapables d’assurer l’entretien des parties communes. L’endroit sombre doucement.

En 2000, le département de l’Aisne, soutenu par la Région, l’Etat et l’Europe, injecte 40 millions d’euros dans un plan de rénovation baptisé Utopia. Désormais, le Familistère est un musée, accueille 65 000 visiteurs par an. Classé monument historique, le site est encore habité par une vingtaine de personnes, vivant entre les appartements transformés en espaces d’expositions – temporaires et permanentes, didactiques ou d’artistes contemporains. L’aile gauche deviendra un hôtel tandis que l’école et le théâtre sont toujours utilisés. Ce dernier propose des spectacles « en lien avec la dimension sociale du lieu, plutôt politique, au sens noble du terme », selon Cédric Dematte, en charge de la programmation. « Le Familistère est désormais une utopie en 3D, soulevant une réflexion devenue nécessaire, explique Alexandre Vitel. Aujourd’hui, on arrive au bout d’un système, on pense à une nouvelle façon de travailler, de vivre ensemble… ». Oui, comme Godin, nous rêvons toujours d’un autre monde.

Texte : Julien Damien // Photo : Nicolas Pattou, Julien Damien, Xavier Renoux, Georges Fessy / Collection Familistère de Guise

Le Familistère de Guise Guise – Cité Familistère, tous les jours de mars à octobre : 10 h > 18 h, 9 / 6 € / gratuit (-10 ans), +33 (0)3 23 61 35 36, www.familistere.com

Les concerts du bicentenaire de Godin, 30.04, place du Familistère, 15 h, gratuit programme : The Buns, Edgär, Be4T Slicer, Frànçois and the Atlas Mountains, Dick Annegarn, Radio Elvis, Prieur de la Marne Le 1er mai du Familistère 01.05, place du Familistère, pelouse du kiosque, jardins d’agrément et de la presqu’île, 10 h > 18 h Entrée Familistère : 3 € / gratuit (-12 ans), tous les spectacles sont gratuits programme : Robotic Drums (Ulik), Manège Titanos (Cie Titanos), Les Impairs (La Rhinofanpharyngite), Fanfare en déambulation (Sergent Pépère), Le prisonnier de l’Elysée (La Clique des Lunaisiens), L’affaire suit son cours (Les Urbaindigènes), Super Orion (Mazalda), La Piste à dansoire (Collectif Mobil Casbah)

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