Sur le front

La bande-annonce avait déclenché l’ire des cadres du FN. Florian Philippot et Steeve Briois qualifiaient le dernier film de Lucas Belvaux de « navet », avant même sa sortie. Sa diffusion à deux mois de la présidentielle semble en effet un défi lancé à Marine Le Pen. Dans Chez nous, le réalisateur belge décrit l’engagement puis les désillusions d’une infirmière au sein du Bloc Patriotique, parti dirigé par une inflexible quinquagénaire blonde. L’action se déroule dans une ville imaginaire du nord de la France baptisée “Hénard”. Toute ressemblance avec des faits réels n’est bien sûr pas fortuite.

(c)Artemis Productions

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Comment le film est-il né ? 
Durant le tournage de mon précédent long-métrage à Arras (Pas son genre) : une histoire d’amour entre une coiffeuse et un philosophe parisien qui se terminait mal. à l’époque, on suivait la campagne électorale des municipales de 2014 où le FN atteignait des sommets dans les sondages… Je me suis alors demandé si cette coiffeuse voterait extrême droite, et pourquoi. Cette question méritait un développement. Porté par un autre personnage qui pourrait être sa cousine infirmière dans le bassin minier du Pas-de-Calais.

De quoi Chez nous parle-t-il?
C’est le parcours d’une fille sympathique qui est instrumentalisée par un parti et saisit la complexité de la politique. En même temps, il s’agit de brosser le portrait objectif d’un mouvement populiste en Europe, avec toutes ses ramifications et stratégies électorales.

Quelle fut votre approche ?
Il s’agissait d’être le moins militant possible. Je m’appuie sur des faits objectifs recueillis au cours d’une longue enquête. Tout ce que je raconte est vrai tant sur le plan des discours que des tactiques politiques.

Comment vous êtes-vous documenté ?
On trouve à peu près tout sur Internet, dans la presse ou les livres. Il y a une importante littérature sur le Front National. Même ce qu’il tente de cacher est trouvable en 10 clics, y compris les rapports avec la mouvance identitaire violente flirtant avec le néonazisme. Je souhaitais réaliser une synthèse sans focaliser sur les pires aspects, pour éviter la caricature. La réalité est d’ailleurs plus aberrante que la fiction.

Ce n’est donc pas une oeuvre anti-FN ?
Ce n’est pas un film “anti” Le Pen. Je présente son parti sans y plaquer mes fantasmes, sans rien inventer si ce n’est le personnage de Pauline. Je ne donne pas non plus de conseil de vote. Il n’est pas question de se poser en justicier, éventuellement en juge d’instruction. J’essaie de donner tous les éléments pour que le spectateur se forge une opinion.

Vous insistez tout de même sur certaines pratiques “mafieuses” des membres du parti…
Ce mouvement s’est construit sur une idéologie extrême et porte un programme d’une violence folle. Pourtant, le FN se banalise et cultive une image “mains propres, tête haute”. Or, ce n’est pas du tout la réalité. C’est le parti qui compte proportionnellement le plus d’élus condamnés et de très loin : 4 fois plus que Les Républicains et 5 à 6 fois plus que les socialistes.

Justement, les autres partis n’apparaissent pas dans ce film. N’est-ce pas prendre le risque de s’exposer à un procès en manichéisme ?
On en parle de manière allusive, car c’est une histoire que les gens connaissent. Les habitants du Pas-de-Calais sont au courant des dérives des élus locaux de droite et du PS ces 30 dernières années. Ce n’est plus la peine de revenir dessus, ça fait partie du « background ».

Dans le Nord peut-être, mais le reste des Français en a peut-être moins conscience…
C’est à peu près pareil ailleurs. Partout en Europe, les partis populistes prospèrent sur l’échec des autres formations.

Pourquoi l’action se déroule-t-elle dans le Nord-Pas de Calais ?
Je m’intéresse d’abord au vote FN issu de la classe ouvrière et populaire, lequel est différent du vote ultra-conservateur du sud. J’aurais pu tourner en Lorraine mais le Nord- Pas de Calais est une région qui me touche plus en tant que Belge. Il y a aussi quelque chose de très cinématographique ici. Sa géographie raconte un siècle et demi d’histoire, la révolution industrielle, les deux guerres mondiales… Ça me paraissait évident de placer l’action sur ce territoire.

Cette stratégie de dédiabolisation peut-elle permettre à Marine Le Pen de remporter la présidentielle ?
Si on laisse faire, oui. Mais il ne faut pas abandonner face au mensonge. Il faut continuer à alerter sur le danger que représente ce parti. Pas sur le plan de la morale. Il ne suffit pas de dire que le FN est une organisation fasciste, mais montrer en quoi elle l’est. Toute démonstration de ce genre est impossible sur Twitter en 140 caractères. C’est l’une des raisons de l’échec des démocrates face à Trump. Ils ont joué sur son terrain et ont été pris de vitesse. Au contraire, mieux vaut prendre du recul pour démonter méticuleusement son discours.

Propos recueillis par Hugo Guyon

Chez nous De Lucas Belvaux, avec Emilie Dequenne, André Dussollier, Catherine Jacob, Guillaume Gouix… En salle

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