Le beau bazar

Ouf, les fêtes de fin d’année sont enfin terminées. Place aux choses sérieuses : le carnaval ! La saison débute en février. Sur la Côte d’Opale, on s’apprête à revêtir son “beste clet’che” tandis qu’en Wallonie, on bichonne son Gille. Quand et comment cette tradition est-elle née ? Quels en sont les enjeux ? Réponses à Dunkerque et à Binche, deux monuments de la fête.

C’est parti pour deux mois et demi de folie ! Jusqu’à Pâques, le littoral du Nord de la France va s’enflammer, de Bray-Dunes à Bergues en passant par Petite-Synthe, Zuydcoote… Point d’orgue : le dimanche 26 février, lors du carnaval de Dunkerque ! Ses bals, ses déguisements interlopes, ses chahuts, ses chansons (« Elle a de grosses tototes ma tant’ Charlotte »« Si tu veux pas qu’ta femme t’emmerde n’te marie pas, n’te marie pas »…), son lancer de harengs fumés (3 000 !) depuis la mairie et son rigodon final d’une heure autour de la statue de Jean Bart, où les carnavaleux chantent, se font des “zôt’ches” (des bisous) écrasés les uns contre les autres !Un sacré bazar donc, où l’on fait tout et n’importe quoi, mais pas n’importe comment. « C’est un vrai bordel, mais organisé » insiste Pascal Bonne, aka Cô Boont’che (“haricot”), le tambour- major. C’est l’homme qui mène la fameuse bande des pêcheurs (“Visscherbende”) dans les rues. Pas une mince affaire : comptez près de 50 000 personnes déchaînées derrière “la clique” et ses 83 musiciens ! « Il y a des règles à respecter. Il faut connaître un répertoire de plus d’une cinquantaine de chants. Si vous n’êtes pas Dunkerquois il faut avoir un parrain ou une marraine pour entrer dans la bande ».

Pascal Bonne, Carnaval de Dunkerque © Ville de Dunkerque

Dans un autre genre, à Binche en Wallonie, on assiste cette fois à un véritable spectacle. Elevé en 2003 au rang de chef-d’oeuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité par l’UNESCO, ce carnaval a lieu durant les trois jours gras (du dimanche au mardi) autour du célèbre Gille. Le Gille ? Un drôle de bonhomme à lunettes inspiré d’un personnage de la commedia dell’arte. Quasiment toute la ville le célèbre : près d’un millier de Binchois (sur 10 000 habitants) paradent au son des tambours, dans de somptueux costumes rouges, jaunes et noirs, avec chapeaux à plumes d’autruche, sabots en bois, p’tites cloches, suivis des Pierrots, Arlequins et Paysans… Deux styles donc, mais un même enthousiasme.

A l’origine

Mais au fait, c’est quoi le carnaval ? « Un rituel païen très ancien, lié au cycle du temps. Il s’agit de célébrer la fin de l’hiver et d’appeler le printemps, indique Clémence Mathieu, collaboratrice scientifique au Musée International du Carnaval et du Masque de Binche. Il reste typiquement européen. Celui de Rio, par exemple, a été importé du vieux continent. Il n’existe donc pas ailleurs dans le monde, où les rites masqués sont plutôt en lien avec les phases de la vie : le mariage, la mort, la naissance… ». Difficile de situer son origine, mais peut-être a-t-il toujours fait partie de notre nature exaltée : les premières traces remontent à… la Préhistoire ! En France, dans les Pyrénées, la Grotte des Trois-Frères (rien à voir avec les Inconnus) abrite en effet une peinture rupestre éloquente, représentant un homme à tête de cerf, « le sorcier dansant ». « Il s’agit sans doute du premier masque de l’humanité »… On trouve en tout cas un ancêtre du carnaval dès l’Antiquité romaine « où l’on remarque déjà des inversions sociales : les maîtres devenaient les esclaves et vice versa… Comme aujourd’hui ! ». Faut-il y voir une catharsis ? « C’est même essentiel. Il s’agit toujours d’ouvrir la soupape, c’est LE moment où l’on peut tout se permettre : les hommes deviennent des femmes, les riches des pauvres… ». Un monde à l’envers, et un certain abandon qui s’incarne pr exemple à Binche dans la “Nuit des Trouilles de Nouilles”. « Le lundi avant les jours gras, des groupes costumés se rendent dans les cafés pour critiquer les gens qui ne sont pas masqués : c’est l’intrigue. Si la personne reconnaît celui qui lui a dit une vérité – dérangeante parfois – eh bien il doit lui payer un verre ».

Carnaval de Dunkerque © Ville de Dunkerque

Anarchy in ze Carnaval

Peut-on parler, aussi, d’une tradition anarcho libertaire ? « Oui, beaucoup de ces fêtes débutent par la remise des clés de la ville par le maire au prince carnaval. Un élément symbolique signifiant : “le pouvoir n’est plus entre mes mains, mais entre les vôtres” », explique Clémence Mathieu. « Soulignons aussi le cas de nombreux carnavals où les dominants, les politiques, le gendarme… bref, les figures autoritaires, sont moquées » ajoute Bruno Frère, sociologue, chercheur et professeur à l’Université Libre de Liège. Pour autant, et c’est remarquable surtout à Dunkerque, les débordements sont quasi-inexistants. « Même dans les rassemblements les plus fous, des sociétés ou des groupes s’entendent pour mettre en place une organisation sous-jacente », insiste Clémence Mathieu. « Oui, l’anarchie n’est absolument pas synonyme de chaos, précise Bruno Frère. Dans la pensée libertaire, la responsabilité individuelle est énorme. Ici, les citoyens parviennent à instiguer un ordre dans le désordre… voici la forme de responsabilisation citoyenne la plus extrême ».

Enfin, le carnaval défend aussi un patrimoine, une histoire. Celle de Dunkerque a débuté au XVIIe siècle. Avant de les envoyer en Islande pêcher la morue, les armateurs offraient à leurs marins une grande fête, coïncidant avec mardi gras. Il faut dire que la moitié d’entre eux ne revenait pas… C’est cet esprit transgressif qui perdure aujourd’hui. à Binche, il faut remonter encore plus loin. « Le carnaval est probablement né en même temps que la ville, au XIIe siècle, selon Clémence Mathieu. Il y a une appropriation d’autant plus forte par les Binchois que le Gille est né ici, avant d’être copié dans les villes alentour au XIXe siècle, de La Louvière à Maubeuge ». Reste une question : tout cela va-t-il durer ? « Depuis 30 ans, on observe un net regain d’intérêt, sans doute en réaction à la mondialisation. Les gens ont besoin de s’accrocher à leur identité, et reviennent vers le carnaval de façon très fervente ». Alors mets ton beste clet’che !

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Julien Damien

Carnaval de Dunkerque et agglomération : 07.01 > 29.04,  Bande de Dunkerque – 26.02, carnaval-de-dunkerque.info, ville-dunkerque.fr

Carnaval de Binche – 07 > 09.02, www.carnavaldebinche.be

Le Musée Internat ional du Carnaval et du Masque de Binche –  Rue Saint Moustier, 10 – 71 30 Binche, mar > ven : 9 h 30 > 17 h, sam & dim : 10 h 30 > 17 h, 8 > 3 €, www.museedumasque.be

La grande fabrique du carnaval de Charleroi – Atelier : 02 > 19.02, Eden, 11 h, gratuit, www.eden-charleroi.be

Le carnaval aujourd’hui – (conférence avec Bruno Frère, Fabrice Laurent, Cécile Parthoens, Karel Vanhaesebrouck) : Charleroi, 15.02, Eden, 19 h, gratuit, www.eden-charleroi.be

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