Au pied du mur

Depuis près de 20 ans Banksy entretient le mystère. L’ambiguïté, aussi. Ses oeuvres dénoncent les grands maux du monde (la guerre, l’ultra-capitalisme…) mais se vendent parfois plus d’un million d’euros, le couronnant roi d’un marché qu’il critique pourtant. Alors, artiste engagé ou génie du marketing ? Vandale ou vendu ? A vous de juger, à la lueur de cette exposition anversoise.

The Art of Banksy n’échappe pas à la contradiction qui entoure son sujet. Tout au moins dans la forme. Les œuvres de notre “artiviste” millionnaire sont en effet accrochées au second étage du Shopping Stadsfeestzaal, soit… un vaste centre commercial. Du genre clinquant. Imaginez : une quarantaine de boutiques lovées dans un espace de 20 000 m2 avec parquet en chêne et verrière dorée. Notons aussi le prix du ticket d’entrée, flirtant avec les 20 euros. Faute de goût ? Provocation ? Ce policier anglais nous accueillant dès la première salle avec un doigt d’honneur (Rude Copper, sa première vente, en 2002) pourrait constituer un début de réponse… « Chacun se fera sa propre opinion, mais notre but reste de toucher le plus de personnes possible et l’endroit, de part sa surface, est idéal » répond Chris Ford, proche collaborateur du commissaire, Steve Lazarides. A la décharge de Banksy, l’exposition n’est pas organisée avec son consentement. C’est bien son ex-agent qui en est l’initiateur. Le galeriste anglais a rassemblé plus de 80 œuvres (pièces imprimées, peintures, sculptures, photos…) issues de sa collection et d’autres, privées. Elles datent principalement du début du millénaire. Leur collaboration s’étant achevée en 2007, cette rétrospective reste donc incomplète, mais pas dénuée d’intérêt. Au contraire ! Elle révèle les multiples facettes d’un artiste en tout cas fascinant. A commencer par cet esprit sarcastique, cet humour so british constituant sa marque de fabrique, entre jeux de mots et détournements d’images.

Napalm ©Julien-Damien

Ronald et Mickey

Dans le monde revu et corrigé par Banksy, des gamins s’ébattent gaiement avec des gilets pare-balles, un émeutier balance un bouquet de fleurs tel un cocktail Molotov, des femmes prostrées pleurent la fin des soldes comme la perte d’un enfant. Napalm, sans doute l’une de ses créations la plus « choc », met en scène Kim Phuc, cette fillette prise en photo durant la guerre du Vietnam, nue et hurlant de douleur. Ici, elle tient la main de Ronald McDonald et de Mickey Mouse, dézinguant dans un même geste la société de consommation et la politique étrangère de l’oncle Sam. Bref, le plus illustre des inconnus n’épargne aucun sujet de société, du consumérisme aux médias en passant par la finance, la monarchie anglaise – pauvre Reine d’Angleterre, affublée d’une tête de singe… « Selon moi, il est apprécié parce qu’il distille une idée, une émotion de façon très succincte, en une image. Vous pouvez montrer La Petite fille au ballon rouge en Chine ou à Londres, les gens comprendront toujours. Son langage est universel », soutient Chris Ford.

Media Canvas

Câlins

Si l’accrochage présente des créations iconiques (cette succession de portraits warholiens de Kate Moss) d’autres demeurent plus rares. « Certaines proviennent de l’exposition Barely Legal qui s’était tenue en 2006 à Los Angeles ». Citons Media, gigantesque peinture acrylique représentant une fillette mise en scène au milieu des décombres, mitraillée par un photographe et une équipe de télé, dénonçant la « pornographie de la guerre… ». On découvre également un pan plus méconnu de son travail. Comme cette sculpture s’emparant de la ballerine de Degas, l’affublant d’un masque à gaz, accessoire contemporain de nos sociétés polluées, ou cette huile sur toile dans le style Renaissance, représentant une madone tenant un bébé ceinturé d’explosifs : Even a Suicide Bomber Need a Hug – “même un kamikaze a besoin d’un câlin”. « Les gens connaissent bien son art urbain, mais je pense que cette expo permettra aux visiteurs d’avoir un aperçu de son travail en studio, plus confidentiel, et seront étonnés de ses capacités techniques, assure Chris Ford. Certaines pièces appartiennent à des collections privées depuis plus de dix ans et n’avaient jamais été montrées ». Tel ce tableau représentant un Christ crucifié, tenant à bout de bras des sacs de course. C’est sur cette critique du consumérisme que le visiteur quitte l’exposition… pour se retrouver illico sous les dorures du temple de la consommation anversois. Faites le mur, qu’il disait !

Julien Damien
Informations
Anvers, Shopping Stadsfeestzaal
14.01.2017>19.03.2017tous les jours : 11 h > 19 h, 19,50 / 8,50 € (-16 ans) / gratuit (-6 ans), pass famille : 39,50 € (2 adultes + 2 enfants)
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