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Emporté par la foule

Dans Tenir le temps, sa dernière création présentée en clôture du Next festival à Courtrai, Rachid Ouramdane explore le motif de la foule, mettant en scène 16 danseurs pris dans un tourbillon de mouvements. En 20 ans, le chorégraphe et co-directeur du CCN2 de Grenoble (avec Yoann Bourgeois) a fait du témoignage le socle de productions très politiques. Il s’interroge aujourd’hui, de manière plus abstraite, sur la place de l’individu face au groupe. Entretien avec un artiste engagé.

Comment avez-vous débuté la danse ? Par le hip-hop, quand j’étais préadolescent, dans mon quartier de Cran-Gevrier (Haute-Savoie) où mes parents ont emménagé au début des années 1970. à l’époque, la discipline ne s’enseignait pas dans les écoles… Tout se passait dans la rue et ce n’est qu’à 15 ans que j’ai suivi mon premier cours de danse moderne, à la MJC d’Annecy.

Ces cours ont-ils été déterminants dans votre carrière ? C’est plutôt lorsque que je suis entré au conservatoire de Grenoble que j’ai décidé de faire de la danse mon métier. Mes racines tiennent aussi une place importante dans mon parcours. Mon père est algérien, il a combattu pour la France et a connu les tortures avant d’arriver sur le sol français. L’histoire de mes parents explique cette volonté de porter la voix de ceux que l’on n’entend pas.

Vos premiers spectacles comportent d’ailleurs un aspect documentaire… Il est vrai que durant une dizaine d’années j’ai enrichi ma recherche chorégraphique de témoignages. Peu après les émeutes dans les banlieues en 2005, j’ai eu envie de donner la parole à ces jeunes des quartiers que l’on n’écoutait pas. Cela a donné Surface de réparation, une pièce mettant en scène des adolescents sportifs de haut niveau. J’ai aussi interrogé des victimes d’actes de barbarie (Des témoins ordinaires), des réfugiés climatiques (Sfumato). Mais cela ne relève pas tant du documentaire que de l’art. A travers l’art du geste on peut exprimer des choses que les mots ne disent pas.

En ce sens, Tenir le temps ne se démarque- t-il pas de vos précédents spectacles ? Il s’inscrit dans la continuité de Tout autour (2014), créé avec 24 danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon. Après avoir réalisé beaucoup de pièces centrées sur des individus, un solo, j’ai eu envie d’explorer la figure de la foule. Mais finalement, cette réflexion rejoint la précédente : chaque individu cherche son rapport au groupe. Comment arrive-t-on à produire une intelligence collective ? Ou à l’inverse, comment un groupe parvient-il à broyer l’individu ?

Que verra-t-on sur scène ? Des jeux de force et de vitesse, des déplacements, des motifs chorégraphiques. Une énergie unique se dégage et montre qu’être ensemble favorise le dépassement de soi.

Abordez-vous une phase moins politique ? POLICES !, que j’ai créé en 2013 à partir d’un texte de Sonia Chiambretto, constitue la charnière entre ces deux périodes. Ce spectacle au contenu politique marqué faisait appel à une quarantaine de citoyens des villes où nous nous arrêtions, ainsi qu’à une chorale d’enfants. Mais on y trouvait déjà le motif de la foule, et des jeux de tension renvoyant à l’émeute, à la révolte, aux manifestations. Tout autour et Tenir le temps prolongent certains questionnements, de manière plus abstraite. Je reviens au mouvement pur, avec ce traitement formel très dansé.

Vous avez signé une tribune dans Libération fin septembre sur le manque de diversité dans la culture en France. Pourquoi ? Notre multiculturalisme n’est plus à démontrer mais, dans les faits, on constate que des professionnels issus de la diversité ne sont pas sur les plateaux. Comment expliquer qu’après des années de programmes d’accès à la culture, le théâtre français soit aussi peu représentatif de la population ? Comment se fait-il qu’au moment de distribuer un acteur de couleur, on se pose la question du sens ? Il y a une vraie forme de discrimination, passive, de la part des directeurs de théâtre. Même si certains dépassent ces questions, et mettent en scène une Juliette pakistanaise ou un Roméo afro-américain.

Propos recueillis par Marine Durand
Informations
Courtrai, Schouwburg Kortrijk

Site internet : http://www.schouwburgkortrijk.be

03.12.201621h, 21 / 19 / 8 €

BIOGRAPHIE

1971 : Naissance à Nîmes.

1973 : Déménagement à Cran-Gevrier, en banlieue d’Annecy. Premiers pas de danse dans la rue, entre 10 et 13 ans.

1989 : Entrée au conservatoire de danse de Grenoble.

1990 : Inscription au Centre national de danse contemporaine d’Angers, dont il sort diplômé en 1992.

1996 : Création d’un premier collectif avec la plasticienne Julie Nioche.

2004 : Les morts pudiques

2007 : Surface de réparation

2009 : Des témoins ordinaires

2013 : POLICES !

2015 : Tenir le temps

2016 : Nommé co-directeur du CCN2 de Grenoble avec Yoann Bourgeois.

 

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