L’homme-orchestre

Lorsque Jean-Claude Casadesus découvre Lille, au début des années 1970, il prend les rênes d’une maison en ruine. Mais qu’il compte bien rebâtir. Il a alors un exemple en tête : Cleveland, autre cité au lourd passé industriel mais qui rayonne dans le monde grâce à son orchestre. On connaît la suite. Aujourd’hui, peu d’oreilles ignorent l’Orchestre national de Lille. A 80 ans, celui qui se rêvait aussi grand reporter s’apprête à passer la baguette d’une institution qu’il a fondée et dirigée durant quatre décennies. Retour sur une histoire singulière.

Comment cette aventure a-t-elle commencé ? Je suis parti les pieds dans la glaise et la tête dans les étoiles confronté à un scepticisme quasi unanime, et c’est devenu une épopée. Quand je suis arrivé, il n’y avait pas de vie symphonique dans cette région. Le ministre de la Culture de l’époque, Michel Guy, m’avait dit : « accepteriez- vous de terminer le contrat d’un orchestre viré ? C’est sans doute un cadeau empoisonné ». Je ne vous fais pas de dessin : des hommes désespérés, en colère… Lors de notre premier concert, le 16 avril 1975, il y avait 57 musiciens sur scène et 51 spectateurs dans la salle. Vous voyez le chemin parcouru…

Justement, que représente l’onl aujourd’hui ? Nous avons atteint 200 000 auditeurs par saison. De même, nous avons visité 32 pays, 250 villes dans la région et recevons 15 000 enfants par an auxquels nous transmettons une passion. Nous disposons aussi d’une salle merveilleuse et un public reconnaissant, je crois, de cet hommage rendu à sa dignité. Car nous lui avons dit : « du plus favorisé au plus démuni, vous avez droit à cette émotion ».

Quel directeur musical pensez-vous avoir été ? J’ai appris en forgeant, car je suis arrivé sur une terre totalement vierge. Cela aurait pu être un tombeau, cela fut une chance.

Pourquoi ? Parce que j’ai rencontré le soutien, petit à petit, de toutes les forces vives de la région. Il faut s’engager pour convaincre. Pierre Mauroy (ndlr : maire de Lille de 1973 à 2001) a très tôt compris le formidable enjeu que représentait la construction d’un orchestre. Il m’avait dit : « donne au Nord, il te le rendra ». J’ai alors donné tout ce que je pouvais à cette région, et elle m’a beaucoup rendu. Je suis un Russo-Catalan né à Montmartre et, à part mon service militaire en 1956,je n’avais jamais mis les pieds ici. J’ai refusé des postes flatteurs pour faire pousser cet arbre. L’onl, c’est 85 % de ma vie, et on peut être fiers de cet orchestre et de son éthique : Porter la musique partout où elle peut être reçue.

Quelle est votre définition de l’orchestre ? C’est une merveilleuse machine à émotions qui demande de nombreuses années pour mettre toutes les respirations à l’unisson.

Et quel chef d’orchestre êtes-vous? Je suis exigeant, d’abord avec moi-même. Je me considère comme un serviteur de la musique des compositeurs. Vous savez j’ai une devise: servir, oser, transmettre et obtenir. Servir, c’est être conscient de la responsabilité que l’on a envers les compositeurs et leurs partitions. Oser, c’est s’autoriser quelques transgressions que l’on croit positives en accord avec notre rythme personnel, car la musique est la traduction la plus poétique de la vie, il faut toujours y mettre de  la vie. Transmettre, c’est ce que l’on donne aux musiciens, au public. Obtenir, enfin, c’est la chose la plus difficile : il s’agit de matérialiser sa conception de la musique, concrétiser le virtuel.

Si vous n’aviez pas été musicien, qu’auriez-vous fait ? J’aurais aimé être grand reporter, être sur les points chauds du monde, témoigner. J’ai envisagé Science-Po à une époque mais le Conservatoire m’a happé avant. Et j’ai choisi un métier qui m’obligeait à plonger à l’intérieur de moi-même. Je compose en permanence avec ce paradoxe : entre ce désir d’extériorisation et celui de m’enfouir dans une forme de métaphysique, de mystique.

Qu’allez-vous faire maintenant ? Je ne prends pas de retraite, vous pouvez bannir ce mot qui me donne des verrues ! Je continue à diriger dans le monde entier et je reviendrai à Lille. J’ai encore, jusqu’en 2018, un certain nombre de projets avec cette maison, je reste directeur du festival de piano et avec le titre sympathique de chef-fondateur de l’onl. Mais je ne serai en aucun cas une gêne (rires).

Vous disiez rendre « une maison saine »… Oui, les finances de l’onl sont saines. Le pire serait de partir en période de crise, et c’est justement parce que les choses vont bien que j’ai décidé de transmettre. Il y a deux ans je me suis dis : “tu n’es pas vieux mais tu n’es plus un jeune homme”.  J’ai 80 ans, je suis en pleine forme mais la responsabilité d’un chef d’entreprise digne de ce nom c’est de penser à la pérennité de la maison qu’il a créée. J’ai engagé un directeur général (ndlr : François Bou) et un directeur musical (ndlr : Alexandre Bloch). En septembre je transmettrai la baguette à un jeune homme qui n’était pas né quand l’orchestre avait déjà 10 ans – j’ai l’impression que c’était hier ! Mais je suis heureux de lui remettre un beau cadeau. Ainsi l’orchestre doit, non pas redémarrer, mais partir sur de nouvelles bases avec, aussi, un nouveau Conseil régional qui a compris la nécessité de soutenir cette belle entreprise.

Vous voudriez qu’il ait quel visage cet onl ? J’ai toujours eu en tête l’exemple d’un orchestre que j’ai connu grâce à mon cousin Robert Casadesus: celui de Cleveland. Une ville un peu comme Détroit, industrielle, moins développée, qui comptait  un taux de chômage énorme mais un orchestre merveilleux qui lui a permis de rayonner dans le monde entier. De la même manière, mon ambition était que Lille et sa région soient connues dans les domaine de l’art et de la musique. Et je dois dire, sans aucune forme de prétention, que nous avons contribué au développement de cette région sur le plan culturel, l’une des plus riches de France : musées, théâtres, scènes nationales, etc. Quand vous regardez  tout ce qu’il y a… Il y a 40 ans on n’aurait pas parié un kopeck sur le Nord.

Enfin, selon vous, à quoi sert la musique ? Le titre de mon premier livre, c’est : Le plus court chemin d’un cœur à un autre. Dans la musique, il n’y a pas la subversion des mots, seulement la sensibilité. Un lieu commun dit qu’elle adoucit les moeurs, or elle réduit les frontières, elle est universelle. Il ne s’agit pas d’être savant. Souvent quand on parle de la musique symphonique aux gens ils répondent : « je n’y connais rien ». Mais, pour faire l’amour, vous n’avez pas besoin d’étudier un manuel (rires) ! La musique est un acte d’amour, de sensation et de transmission. Je crois qu’elle rend meilleur. Et une chose me tient très à cœur…

Laquelle ?  Les enfants dont nous nous occupons  à qui j’ai voulu transmettre un désir, celui la musique. Beaucoup ont compris qu’on ne pouvait y arriver sans rigueur ni discipline. D’ailleurs, il n’y a aucune délinquance dans les écoles de musique, on n’a pas le temps de faire de conneries quand on est attaché à cette passion. Elle est exigeante, vous prend du temps mais ouvre la porte vers un idéal de partage. C’est un chemin de vie.

 

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Propos recueillis par Julien Damien
Concert(s)
Concert d'ouverture de l'onl : Bienvenue Maestro !
Lille, Nouveau Siècle
29.09.2016 à 20h0050>5€
Concert d'ouverture de l'onl : Bienvenue Maestro !30.09.2016 à 20h0050>5€
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