La rue est à nous

Flex in the City © Nicola Geismar

Une activité physique ne se pratique pas forcément en salle ou dans quelques espaces réservés en ville. La cité entière s’offre comme un vaste terrain de jeu pour les adeptes de glisse (skate, roller, BMX…), sports collectifs, danse ou arts martiaux. Dépassant le seul culte de la performance, une nouvelle option gagne même les rues de Londres : « Flex in the City ». Découverte d’un mouvement qui réinvente l’usage des équipements urbains, au gré d’une balade aussi musclée que créative, entre friches industrielles et parc flambant neuf.

« Je suis venue pour améliorer ma souplesse et travailler mes muscles. C’est super de m’exercer dehors, avec du mobilier que je n’aurais jamais pensé utiliser », déclare Sansita entre deux numéros d’équilibre. Elle fait partie de la douzaine d’inscrits à la session « Flex in the City », organisée par l’inventrice du concept, Nicola Cher Geismar. Cette fois, on s’entraîne autour du tout nouveau Queen Elizabeth Park à Stratford, site des JO de 2012. Ancienne danseuse de hip-hop, cette dynamique Londonienne de 37 ans guide sa troupe vers les quartiers industriels de Homerton. Sur le chemin, on s’intéresse à des barres de métal courbées destinées à attacher des vélos. Qui aurait cru que ces structures aux allures insipides puissent se transformer en supports pour une séance de stretching ? C’est toute l’idée de Nicola : « Voir la ville comme un espace ouvert, les rues comme une vaste toile et ses équipements comme des outils », explique-t-elle avant de s’arrêter devant un lampadaire, parfait pour un exercice de « pole dance ».

Sous les yeux des autres protagonistes, Maisy, 12 ans, grimpe au candélabre et dévoile des talents certains de gymnaste. Mais pas besoin d’être une Nadia Comaneci en herbe pour se prêter au jeu. « Flex in the City s’adresse à tout le monde ». D’ailleurs, Nicola ne sait jamais à l’avance qui va s’inscrire à ses sessions, toujours gratuites, en accord avec des partenaires différents. En ce moment, elle participe à un festival organisé par la ville de Londres. C’est vers une large rampe d’escalier que la séance continue. Parents comme enfants s’y collent. Nicola suggère des figures mais lâche aussi les rênes. « Quand j’ai une majorité de mômes, je les laisse souvent diriger. J’ai toujours un plan mais je m’adapte en fonction du public et des énergies de chacun ».

©Elisabeth Blanchet

©Elisabeth Blanchet

Des graffitis corporels – Comment Nicola a-t-elle créé cette discipline ? En 2011, elle se blesse au genou en dansant et ne peut plus malmener son ligament. Elle reconsidère alors sa carrière, enseigne le pilates, se met au pole dance artistique… « Je n’avais plus envie d’imposer les mêmes exercices à mon corps, enfermée dans un même lieu ». L’interaction avec l’environnement extérieur est donc capitale. C’est devenu le fondement de Flex in the City. « On utilise ce que l’on déniche dans la rue pour réaliser des figures, du stretching ». Cette pratique ne se limite d’ailleurs pas à la force et à la souplesse. « On recherche l’équilibre dans l’embrasure d’une porte ou devant du street art ». Car il s’agit aussi de jouer avec l’art dans la rue. « Plutôt que de regarder l’œuvre, on préfère s’amuser avec elle, s’y fondre, en la touchant même furtivement ». Ni parkour, ni street dance, ni sport, Flex in the City prend donc une autre dimension. « C’est une création artistique, comme des graffitis physiques, pas seulement du fitness mais un art de vivre inspiré de l’esthétique hip-hop ». Et celui-ci se propage dans le monde, de Londres à New-York. « Je cherche à développer une communauté de personnes prêtes à s’exprimer physiquement, en connexion directe avec leur univers urbain ».

Après les friches industrielles de Homerton, retour aux structures modernes du Queen Elizabeth Park. C’est entre deux sculptures de miroirs que la séance s’achève. Ni Sansita, ni Maisy, ni les autres ne semblent vouloir quitter les lieux. Pourtant, une bonne heure s’est déjà écoulée. Nicola a réussi son pari : petits et grands élèves ne verront plus jamais la ville comme avant. L’espace public est devenu leur terrain de jeu.

©Nicola Geismar

©Nicola Geismar

Texte & Photo Elisabeth Blanchet