©Hans De Greve

Quelle est la part de réalité dans Belgica ? Dans les années 1980, mon père a tenu un bar à Gand : le Charlatan. De simple café-concert, l’endroit s’est rapidement transformé en lieu branché, avant de décliner. Il l’a alors vendu à deux frères qui ont eux aussi connu le succès. Mais comme dans le film, l’aîné s’est un peu perdu dans la folie de la nuit et le plus jeune a quasiment été obligé de le virer. J’ai rencontré ces deux frères pour qu’ils me racontent leur histoire et je l’ai mélangée avec celle de mon père. Belgica est donc une fiction inspirée de faits réels.

Vous avez dû largement profiter de la nuit gantoise… Pas tant que ça, en fait. J’ai travaillé au Charlatan dès mes 16 ans, j’ai commencé à sortir assez jeune mais j’ai arrêté très tôt, vers 20 ans. Cela me rendait malheureux. Certaines soirées étaient fantastiques, mais j’ai toujours eu un peu de mal à recommencer à vivre le lendemain. Il me manquait quelque chose, peut-être ce que j’ai trouvé dans le cinéma.

Quel personnage pourrait ressembler à l’ado que vous étiez ? Je me sens plus proche de Jo, le petit frère. Je lui ai d’ailleurs donné le prénom de mon père. Et comme lui, j’ai un aîné un peu… « sauvage ».

Stef Aerts (Jo) et Tom Vermeir (Frank) sont impeccables… Comment avez-vous conçu votre casting ? Il y a beaucoup d’acteurs de théâtre en Flandres, pas forcément très connus mais très respectés. Je n’ai pas fait beaucoup d’audition pour Jo, car Stef Aerts correspondait totalement au personnage. Il est assez chétif, a des traits fins, quelque chose de timide aussi. Mais quand on le connaît, on se rend compte que c’est un cérébral, qui sait ce qu’il veut. Tom a un côté plus animal. Il a joué dans un groupe de rock, il a même eu des périodes de dérive, un peu comme Frank, mais ça je l’ignorais au début. Et il est très bon pour draguer les filles ! Même si je fais beaucoup de répétitions, j’aime laisser une certaine liberté à mes acteurs, et suis toujours épaté par ce qu’ils produisent. En fait, je suis leur premier fan.

Comment s’est déroulée la collaboration avec le groupe Soulwax (2ManyDJ’s), qui signe la bande originale ? Je ne m’y connais pas vraiment en musique mais j’ai adoré le travail sur mon précédent film Alabama Monroe et j’avais envie d’aller encore plus loin, avec une B.O. très éclectique. Les frères Dewaele sont Gantois tout comme moi, ce sont des copains et ils sont eux-mêmes passés d’un groupe de rock à l’electro. Ils ont immédiatement accepté le projet, d’autant qu’ils connaissaient l’histoire du Charlatan, mais à une condition : se charger de la musique de A à Z. Tous les groupes qui se produisent sur la scène du Belgica dans le film sortent directement de leur imagination ! Ils ont composé tous les titres, dans une trentaine de styles différents, et même inventé le nom de chaque groupe ! C’était un vrai challenge pour eux, et pour moi une expérience fantastique.

Comment tourne-t-on des scènes de fête aussi intenses ? Pour renforcer le réalisme, j’ai demandé à la production de nous fournir de l’alcool, mais ils ont refusé ! (rires) Il fallait tout de même créer une ambiance, inciter les figurants à danser, alors j’ai poussé la musique à fond sur la plupart des scènes, en ne la baissant que pour enregistrer les dialogues. Les concerts étaient joués en direct. Il n’y a aucun play-back, ce qui rend l’ensemble très réaliste. Je voulais aussi saisir un phénomène que mon grand frère m’a souvent décrit : ce moment où le public s’agglutine devant le bar, où la musique monte, et où soudain les gens se mettent à danser.

On voit évoluer le Belgica d’un modeste bar à bière vers une grosse boîte de nuit branchée. Cela reflète-t-il une tendance générale en Belgique ? Au Charlatan, nous avions l’impression d’être différents des autres bars. Tout le monde était le bienvenu, il y avait des blacks, des Marocains, pas de racisme et on s’amusait beaucoup. Après deux ou trois ans, l’ambiance a changé. Peut-être y a-t-il eu trop de fêtes, trop de drogues ? Je souhaitais montrer la transition du petit endroit sympa et foutraque qui devient un business, avec des videurs, des caméras de surveillance… Cela arrive souvent lorsqu’on cherche à professionnaliser des mouvements spontanés.

Souhaitez-vous dénoncer un tournant sécuritaire dans le monde de la nuit ? Ce tournant ne concerne pas uniquement les concerts, les soirées ou le clubbing, mais le monde tout court. L’Europe ne sait plus trop comment réagir, les gens ont peur les uns des autres. Ce que nous avons vécu il y a 20 ans avec la métamorphose de ce bar renvoie à notre société actuelle.

Avez-vous des projets en cours ? Oui, Beautiful Boy, l’adaptation d’un livre sur la relation entre un père et son fils. J’y pense depuis deux ans. J’ai soumis ce projet aux états-Unis grâce au succès d’Alabama Monroe, qui a été primé aux Oscars. On vient d’achever le scénario et le film sera produit par la société de Brad Pitt.

Propos recueillis par Marine Durand

De Felix Van Groeningen, avec Tom Vermeir, Stef Aerts, Hélène De Vos… Sortie le 02.03