Le photographe des « dull »

©Joshua Gaunt

Il est l’homme derrière les images un peu barrées du calendrier du Dull Men’s Club . Pour autant, pas facile de capturer ces étranges personnages dans leur environnement (pas si) quotidien. Encore moins de les sublimer. Le photographe et réalisateur anglais Joshua Gaunt nous confie sa méthode de travail. Et quelques secrets tout sauf ternes…

 

 

 

 

 

Quel est votre parcours ?

J’ai une formation de réalisateur. Cela fait 10 ans que je tourne des courts-métrages et des documentaires sur les différentes communautés du Royaume-Uni. Mon intérêt pour la photographie s’est développé avec le temps, principalement grâce à mon amour du cinéma et son évolution technique. Je suis ce que vous pourriez appeler un autodidacte !

Comment décririez-vous votre travail ?

Il varie en fonction du sujet ou de la commande. Je suis plutôt attiré par des univers sombres. Je tente de capturer des images ou des moments qui semblent cacher une histoire plus profonde. J’apprécie autant le portrait que le paysage, travailler sur le Dull Men’s Club a donc représenté pour moi l’occasion de combiner les deux. Bien que cette fois-ci tout était très coloré et lumineux !

Quelle est votre technique ?

Elle évolue en fonction de mes centres d’intérêt. Par exemple, il y a quelques années, je me suis pris d’affection pour les longs temps d’exposition pour les photos. J’ai toujours été attiré par le brouillard et j’utilise cette technique afin de donner un effet presque flou, peint, aux paysages que je capture.

Pouvez-vous nous parler de votre travail avec le Dull Men’s Club ?

Ces photos complètent le film que j’ai tourné pour la chaîne Screen 3, intitulé Born To Be Mild. Nous avons voyagé à travers le Royaume-Uni pour interviewer des membres de ce club aux étranges hobbies et avec qui nous avons passé de supers moments. A la fin du tournage, le créateur du Dull Men’s Club (Leland Carson) et moi avons eu l’idée de créer un calendrier.

Est-ce difficile de restituer leur côté « terne » à l’image ?

C’était un challenge intéressant de capturer ces sujets « banals » ou même « ennuyeux » tout en les rendant accessibles, drôles, pour le grand public. Quelle que soit l’approche, il fallait faire preuve d’humour.

Dull Men's Calendar : Michael Kennedy, ©Joshua Gaunt

Comment vous y êtes-vous pris ?

J’ai créé un univers cocasse où se côtoient l’épique et le banal. D’où l’importance de l’échelle et du cadrage. Souvent, ces personnage sont fascinés par des objets relativement petits. Je joue alors sur le contraste entre le plan large de la photo, en replaçant le sujet dans son environnement entouré de ses obets de prédilection. J’ai toujours considéré le principe d’échelle en photographie assez rigolo. Vous n’avez qu’à jeter un coup d’œil sur l’œuvre des Monty Python. Il y a quelque chose de ridicule dans la photo d’un homme placé à côté d’un immense bâtiment.

Par exemple ?

J’ai photographié la passion d’Archie Workman pour l’exploration des égouts comme s’il s’était agi de grandes fouilles archéologiques. Je l’ai ainsi placé au dessus d’un égout, un pied de biche à la main, à la manière d’un Indiana Jones prêt à ouvrir un sarcophage ! Le fait qu’aucun de mes sujets ne devait regarder directement vers l’appareil durant le shooting me tenait aussi à cœur. On devait les découvrir dans leur environnement, complètement absorbés par leurs hobbies. Même si chaque image est mise en scène, le spectateur a l’impression d’être le témoin d’une scène du quotidien d’un Dull, prise sur le vif.

Avez-vous rencontré des difficultés ?

Pour certains comme David Morgan (le collectionneur de cônes de signalisation) et Steve Wheeler (le collectionneur de bouteilles de lait) ce fut assez simple : tout l’humour réside dans le fait qu’ils sont submergés par l’amoncellement d’objets qu’ils ont accumulés. Pour John Richards, président de l’Apostrophe Appreciation Society, traquant le mauvais usage de l’apostrophe, ce fut plus difficile car sa passion n’est pas visuelle et ne pouvait pas être photographiée. Pour cause : il s’agit de grammaire…

Dull Men's Calendar: John Richards, President of Apostrophe Protection Society, ©Joshua Gaunt

Les membres du Dull Men’s Club sont-ils les plus étranges sujets que vous ayez eu à photographier ?

Oui ! Cependant, j’ai récemment réalisé un shooting en studio avec des femmes bodybuilders. Comme je ne m’étais jamais intéressé à l’aspect corporel, musculaire, que peut offrir la photographie, j’avoue avoir trouvé l’expérience assez étonnante. La passion de ces femmes témoignaient était très instructive et un peu bizarre aussi…

Quels sont vos projets ?

En ce moment, je travaille sur un documentaire qui a pour sujet Michael Kennedy, un des hommes du calendrier du Dull Men’s Club Chaque jour, il se rend sur la plage près de chez lui pour y ramasser des pierres qu’il utilise pour bâtir une digue. Il se dévoue à cette cause depuis 25 ans. Il est un peu l’équivalent contemporain de Sisyphe. C’est fascinant. En ce qui concerne la photographie, j’attends que le brouillard fasse son grand retour !

Propos recueillis par Julien Damien, traduction par Sonia Abassi

A visiter / syndromepix.tumblr.com & www.flickr.com/photos/syndromepictures/albums

A visiter / www.dullmensclub.com

A lire / Great Britain Dull Men of Great Britain : Celebrating the Ordinary (Dull Men’s Club), Leland Carlson, Ebury Press, 96 p., env. 13€

 

 

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