Home Littérature Le grand A

La vie, la vraie ?

Futuropolis

Lieu de drague, de promenade, enjeu de campagne : dans Le grand A Jean-Luc Loyer et Xavier Bétaucourt évoquent avec sensibilité la genèse du plus grand Auchan de France, celui de Noyelles-Godault, en périphérie d’Hénin-Beaumont. Ils dépeignent les rouages d’un système devenu total, comblant peu à peu le vide social, politique et culturel d’une ville sinistrée.

Attablé au café qui jouxte la place de l’église d’Hénin-Beaumont, Jean-Luc Loyer a des allures de gentil géant. Il annote méticuleusement un croquis, parcourant de ses yeux rêveurs les pages de l’album à venir. C’est désormais officiel, la BD s’appellera Le grand A. A comme Auchan. Celui de Noyelles-Godault, le plus grand de France. Mais également A comme anonyme, puisque l’histoire de ce centre commercial, si singulière soit-elle, est un peu celle de la grande épopée de nos hypermarchés. Depuis deux ans, le dessinateur arpente les galeries de ce mastodonte en quête de rencontres et d’anecdotes, flanqué du journaliste Xavier Bétaucourt. Un projet qu’ils définissent comme une enquête sociale. Pourtant, pas question ici de dénoncer des coupables, de révéler des scoops ou de donner des réponses. « On a plutôt choisi de porter un regard faussement candide sur la réalité du magasin, pour mettre en évidence certains discours étranges et comportements contradictoires ».

Fresque – La BD se lit comme une fresque alternant souvenirs de jeunesse du dessinateur après l’implantation de l’hyper dans les années 1970, exploration actuelle du lieu et intermèdes historiques sur le commerce. « Suite à nos multiples rencontres, nous avons esquissé un portrait en creux de ce grand magasin et, à travers lui, d’une ville en déshérence ». Dans ce drôle de jeu des serpents et des échelles on croise, pêle-mêle : un solitaire qui dévore chaque jour des livres à l’oeil chez Cultura, une ex-petite amie devenue caissière, un directeur dont le parcours de self-made man entretient l’illusion collective que tout un chacun peut monter en grade, des vigiles et des voleurs, des bijoutiers prêts à tout pour endetter des clients sans le sou, des petits commerçants excédés par la concurrence déloyale et la présence d’étrangers qui feraient, soi-disant, « fuir la clientèle ».

Records à battre – Par petites touches, les auteurs donnent aussi à voir ce rapport émotionnel que les habitants et les employés entretiennent avec l’enseigne. « Ce sont de très bons commerciaux, ils savent créer l’événement pour marquer les esprits, en organisant un combat de catch, un concert de Dave ou un feu d’artifice. Et tu peux être sûr qu’il sera mieux que celui qu’organise la ville le 14 juillet ». Ces fêtes décalées réinventent un calendrier qui ne correspond à rien d’autre qu’à cette notion dilatée du temps, entretenue par une direction prête à tout pour vendre plus que la concurrence. En organisant délibérément des ruptures de stock afin de voir affluer les clients dès 5 heures du matin, stressés à l’idée de manquer un arrivage exclusif de poupées pour Noël. En affichant fièrement, au cours des soldes, les millions encaissés l’année passée comme autant de records à battre, histoire de motiver les troupes. La culture d’entreprise maison, paternaliste et hostile aux syndicats, a visiblement gardé l’empreinte de la compagnie des mines, cet esprit « on est une grande famille », solidaire pour gagner plus…

 


Le saviez-vous ?

Gérard Mulliez, le fondateur du groupe, a ouvert son premier supermarché en 1961, à Roubaix, dans le quartier… des Hauts-Champs. Il est désigné en 2015 par le magazine Challenges 4e fortune de France, avec 23 000 millions d’euros.

Le Nord-Pas de Calais compte 17 enseignes Auchan (888 dans 12 pays). Celui de Noyelles-Godault est le plus imposant de France.

Le groupe génère plus de 70 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Noyelles-Godault se classe en 4e position en région derrière Englos, Roncq et Leers.

Le groupe Auchan emploie 330 700 personnes dans le monde, 58 000 en France 14 000 dans la région Nord-Pas de Calais et 750 à Noyelles-Godault… mais a détruit quelques autres jobs dans les centres-villes.

 

Flora Beillouin

Le grand A, de Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer, Futuropolis, 136 p., 20€, Sortie le 07.01. BD disponible dans tous les Auchan de France !