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Jurassic Rap

Regarde ta jeunesse dans les yeux, Naissance du hip-hop français 1980-1990

Vous connaissez tous l’histoire du hip-hop français : la compilation Rapattitude, l’émergence de NTM, leur rivaux IAM. Sans oublier MC Solaar, Assassin et les grands noms d’aujourd’hui – de Casey à Booba. Mais connaissez-vous sa préhistoire ? Une décennie, de 1980 à 1990, où s’activèrent des centaines de rappeurs, graffeurs, danseurs, DJs… C’est le témoignage de ces pionniers que Vincent Piolet, 35 ans, a recueilli. Sans nostalgie aucune, mais avec le pari (accompli) de raconter leur histoire, celle d’un art en perpétuel mouvement.

 

Quel fut le point de départ de cet ouvrage ?

Il existe beaucoup d’écrits consacrés au hip-hop en France. Mais ils prennent pour point de départ 1990, avec la sortie de la compilation Rapattitude, ou nourrissent des thèses sociologiques négligeant la rencontre des principaux acteurs. Or, je voulais raconter l’histoire de la décennie précédente, quand le hiphop était encore une contre-culture, portée par des graffeurs, DJs, rappeurs, qui créaient sans argent, sans institution, sans média, même s’il y a eu la parenthèse Sidney avec l’émission H.I.P. H.O.P..

Une parenthèse importante…

Oui. C’est un OVNI, la première émission consacrée au hip-hop au monde. Et en France, la première présentée par un Noir. À l’époque, en 1984, la mode du smurf* avait touché les écoles et les collèges. Fin connaisseur du hip-hop américain, Sidney a propagé le mouvement en France : il a invité Afrika Bambaataa, organisé des compétitions de danse ou de scratch à une heure de grande écoute. Mais à la fin de l’année, TF1 a décidé que le hip-hop, c’était fini, et qu’il fallait passer à autre chose. Ils se sont trompés.

Vous revenez aussi beaucoup sur les lieux, parmi lesquels le terrain vague de La Chapelle…

C’est un endroit très important. À partir de 1986, les amateurs de hiphop se retrouvent là pour danser, écouter de la musique ou graffer. Ce terrain vague fut décisif pour la musique, grâce aux free jams organisées par Dee Nasty. Et pour le graff : c’était une galerie à ciel ouvert. On venait de l’Europe entière pour admirer les fresques des BBC, de Mode 2. Les Français étaient les seuls Européens à rivaliser avec les Américains.

Vous évoquez toutes les disciplines du hip-hop. Aujourd’hui, ce dernier est souvent résumé au rap…
Dans les années 80, sur scène, on pouvait voir des rappeurs, des danseurs, un DJ et un graffeur peindre en fond de scène. Il y avait une véritable unité. Les différentes branches se sont séparées dans les nineties. En 1990, avec la compilation Rapattitude, chaque maison de disque prend son rappeur, les graffeurs sont exposés au Palais de Chaillot ou chez agnès b. et la danse contemporaine s’intéresse au breakdance. Cependant, les racines demeurent : aujourd’hui encore, un battle de break relève du hip-hop, même s’il n’y a pas de rappeur.

À la différence de mouvements contemporains comme le rock alternatif ou l’indie pop, il n’y a pas, dans le hip-hop, la volonté de s’organiser, ou de créer des labels, par exemple…
La question du disque ne se posait même pas. Certains rappeurs étaient légendaires, mais ils ne s’imaginaient pas enregistrer une maquette. Ils écrivaient leurs couplets, rappaient tout le temps, mais leur but était de passer en direct au Deenastyle, l’émission de Dee Nasty. Les grands noms qui ont marqué les MJC, les radios ou la rue ne sont pas les mêmes que ceux qui ont signé plus tard avec des majors. Je pense à des gens comme New Generation MC, Nec + Ultra, Style J, Saxo, Iron 2 et MC Shooz. Assassin s’auto-produit au début, puis signe en major comme tout le monde. Quant à NTM par exemple, ils se sont mis au rap assez tard, en 1989, pour rivaliser avec Rockin’ Squat. Tout comme Stomy Bugsy lorsqu’il a entendu Passi à la radio. Cette question de la compétition est très importante.

Vous avez rencontré une centaine de personnes, et cette histoire est orale. A-t-il été difficile de tout recouper ?
J’ai interrogé des gens qui avaient entre douze et vingt ans durant les 80’s. Si on me demandait de raconter mon adolescence, je ne me souviendrais pas de tous les détails. Il m’a donc fallu recouper en comparant les réponses. J’ai également retrouvé des coupures de presse, des extraits d’émissions à la BNF ou à l’INA. Par exemple, Kool Shen n’a pas forcément la même vision des faits que Joeystarr, mais ça se joue à des détails. Parfois, je me rendais compte que la personne exagérait beaucoup : le Terrain vague est tellement mythique que, pour une question de crédibilité, il faut y avoir traîné. Mais l’une des personnes m’a assuré y être alors que vu son âge, elle avait trois ans au moment des faits…

Quel serait le morceau fondateur du rap français ?

La Formule Secrète d’Assassin a mis une claque à beaucoup. Quant à un album, je dirais Concept (1990) d’IAM. Un disque très en avance sur le reste du rap français car à l’époque, les autres formations en étaient encore aux boîtes à rythmes, tandis qu’Imhotep avait déjà investi le sampling. Et Rapattitude bien sûr, ou le morceau Bouge De Là de MC Solaar, qui a rendu le rap populaire.

Quid du rap belge ? Vous citez parfois Benny B…

Aujourd’hui, ce groupe est vu comme des pantins commerciaux mais, malgré des singles mielleux, Benny B a eu un rôle majeur dans le hip-hop belge, dont l’histoire est différente. Je cite d’ailleurs l’ouvrage d’Alain Lapiower, Total respect : la génération hip hop en Belgique (1997), qui est passionnant. Benny B vient de cette scène, avec une orientation plus électronique, plus house, liée à la Belgique et aux pays du nord.

Quelle est la spécificité du hip-hop français ?

Aux USA, le rap qui est né dans le Bronx était très lié à la question Noire. En France, si l’aspect social restait important, il ne concernait pas que les milieux populaires. Il fut relayé par les branchés comme ceux du magazine Actuel ou de Radio Nova. Dans l’Hexagone, les rappeurs issus de l’immigration ne s’intéressaient pas à la culture du bled, et la culture traditionnelle française leur fermait ses portes. Ils se sont donc construit une identité à travers le hip-hop. Dans les eighties, on pouvait habiter La Courneuve et se réclamer de la Zulu Nation.

La situation a beaucoup changé…

Oui. Du fait de la ghettoïsation grandissante, d’autres référents identitaires sont apparus, le pays d’origine est fantasmé. La société a bien changé, mais c’est une histoire plus vaste qui traverse le hip-hop. Les valeurs originelles, « peace, love, unity and having fun » prônées par Afrika Bambaataa, et reprises par De La Soul par exemple sont toujours présentes, mais on les entend moins. Maintenant, on écoute autant du rap gangster (Booba), que du rap engagé (La Rumeur) ou plus léger (OrelSan et Gringe avec leur projet Casseurs Flowters). Les médias s’intéressent à ceux qui vendent le plus. Mais on ne peut pas limiter une culture aux plus gros vendeurs !

 

A LIRE AUSSI : Rap français, Une exploration en 100 albums

 

* Cette traduction erronée du terme américain popping ne s’est répandue qu’en France et en Allemagne. L’erreur tient son origine de la B.O. américaine du film Les Schtroumpfs titrée Let’s Do The Smurf et dont le clip montre des poppers (le principe de leur danse est la contraction et la décontraction des muscles en rythme).

Propos recueillis par Thibaut Allemand

À lire / Regarde ta jeunesse dans les yeux, Naissance du hip-hop français 1980-1990, Vincent Piolet, (Le Mot & Le Reste, 368p., 25€)

(Le Mot & Le Reste, 368p., 25€)

(Le Mot & Le Reste, 368p., 25€)

 

À  lire aussi / The Chronicles, Jonone, textes de Théophile Pillault, (Ed. David Pluskwa Art Contemporain, 352p., 59€)

 

Mouvement. Du terrain vague au dance floor, 1984-89, textes de Yoshi Omori, Marc Boudet et Jay One Ramier – photos de Yoshi Omori, (LO/A Edition, 192 p., 35€)

 

 

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