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La nuit tombe sur Stratford. Pas la ville natale de Shakespeare, mais la banlieue Est de Londres. Adjacents à la station de métro, des escaliers majestueux mènent au Westfield, l’un des plus grands centres commerciaux d’Europe, érigé à l’aube des JO de 2012. De l’autre côté de la quatre voies, beaucoup moins glamour, résiste son prédécesseur : Stratford Centre, un vestige des années 1970 surmonté d’un parking de quatre étages. Mais il ne faut pas se fier aux apparences froides de l’endroit. Ala nuit tombée, son antre devient le terrain de jeux de skaters, danseurs et roller-skaters déboulant des quatre coins du pays.

« On pensait tous qu’il allait disparaître avec la construction du Westfield, explique J., un roller-skater de 25 ans. Mais les gens ne l’ont pas déserté pour autant. J’ai commencé à venir ici il y a cinq ans. On n’était même pas une dizaine. On cherchait un endroit pour faire du roller et du skate ». Aujourd’hui, ils sont près d’une centaine à slalomer le soir dans les allées et sous les néons du Stratford Centre. Le spectacle est étonnant, rythmé : un ballet incessant de jeunes – et de moins jeunes – à roulettes. « En fait, ici, c’est un passage public. La direction du centre est obligée de le laisser ouvert 24 h sur 24 et 7 jours sur 7 », poursuit J. Une fois que les magasins (pas chics et pas chers) ayant survécu au Westfield baissent leurs rideaux de fer, l’endroit se remplit de skaters, de roller-skaters, de danseurs de hip-hop. Bref, Stratford Centre se mue en paradis de la pirouette et du ollie flip !« Au fil des années, c’est devenu un hub : le sol est idéal pour la glisse et c’est chauffé. Alors, les jeunes viennent de tout Londres et bien au-delà. De nombreux parents emmènent leurs enfants. Ici tout le monde est libre de faire ce qu’il veut », ajoute J. Une liberté toutefois sous surveillance. « Au début, on a eu des soucis avec la direction du centre commercial. Ils ont appelé plusieurs fois les flics avant de reconnaître qu’on avait le droit d’être là. Mais, les vigiles gardent un œil sur nous grâce aux caméras ». En effet, la direction a fini par se faire une raison. « Ils sont bien mieux ici que dehors à traîner dans les rues et risquer de se faire embarquer dans des gangs. Ils ne nous gênent pas. Au contraire, ils rendent le lieu plus vivant », explique Jenny, de l’équipe de surveillance.

Attraction underground.

Alex, 17 ans, acquiesce vivement : « Je bosse la journée et le soir, je prends le train jusqu’ici, explique-t-il. Ce sont des amis du lycée qui m’ont parlé de cet endroit. J’y ai rencontré des gens généreux et même ma petite amie ». Des love stories, des histoires d’amitiés, un espace pour se lâcher… telle est l’ambiance du rez-de- chaussée du Stratford Centre, devenu naturellement l’abri d’une communauté. « On a essayé d’aller de l’autre côté, au Westfield, mais ils ne veulent pas de nous là-bas… C’est trop bourgeois et comme on ne consomme pas, on fait désordre… », déplore Alex. En même temps, les skaters de Stratford City sont devenus en cinq ans une attraction underground : « Pendant les JO, on pensait que personne ne viendrait de ce côté-ci. Eh bien non ! Le public a rappliqué. Le poundland shop – où tout est vendu à £1 – a fait un chiffre d’affaires en or. Les gens venus nous voir ont acheté des trucs au magasin ouvert toute la nuit. Les commerçants nous ont remerciés avec des boissons et des snacks gratuits ! »

Planche de salut.

Les skaters et leur ballet de planches à roulettes ne plaisent cependant pas à tous. Certains magasins pointent des traces sur leurs rideaux de fer et des membres de la sécurité sont moins tolérants. Ils déplorent le brouhaha que l’on perçoit depuis le bas des escaliers ou encore la fumée de cannabis qui saisit les narines… Entre deux tricks, J. brandit donc une pétition à qui veut bien épouser sa cause. « J’essaye de convaincre les autorités locales de créer une piste de skate dans le quartier ». Car cette coexistence pacifique traduit aussi un cruel manque d’infrastructures. Les centres dédiés aux jeunes ferment les uns après les autres, austérité et coupes budgétaires obligent. « Ici, c’est en réalité le seul endroit où l’on peut s’échapper du quotidien, des difficultés à la maison, des tensions ». En roue libre !

 

 

Elisabeth Blanchet
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