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Retour vers le no future

©DR

Parfois, il arrive qu’une oeuvre marginale survive à toutes les époques. Que des musiciens captent et subliment sans même s’en apercevoir l’esprit de leur temps pour l’immortaliser. La définition du « groupe culte », en somme. Trisomie 21 est de cette trempe-là. Durant les années 1980-90, les frères Lomprez participent à l’émergence d’un courant qu’on appellera plus tard la cold wave*. Philippe, chanteur de cette géniale fratrie synthétique, revient avec nous sur une singulière aventure.

Nous sommes à l’orée des années 1980. à Manchester, Ian Curtis s’en est allé après avoir posé les fondations de l’ère post-punk. De l’autre côté de La Manche, à Denain (près de Valenciennes), les frères Lomprez ne savent encore rien de Joy Division, mais sont habités par la même envie de « créer une musique différente ». « On n’a jamais avoué d’influences. Avec le recul on conviendra qu’on faisait partie de ce mouvement mais, sur le coup, on n’en avait pas conscience ». Philippe et Hervé n’ont pas 20 ans, « pas d’idoles » et bricolent dans leur coin ce qu’ils peuvent trouver de machines : « Des ordinateurs Atari, des vieux magnétos dont on utilisait les chambres d’échos… ». Leur son est glacial, électronique, la voix sépulcrale de Philippe traverse des textes désabusés chantés en « anglais bizarre ». Et capture parfaitement leur univers immédiat, totalement sinistré. Denain, frappée par une crise économique sans précédent après la fermeture d’Usinor (6 000 emplois supprimés), qui sonne le glas de la sidérurgie, rappelle le cas de Manchester ou de Détroit : ces villes devenues des appartements témoins géants pour qui voudrait habiter la fin du monde.

Apocalypse

« C’était post-industriel, apocalyptique, se souvient Philippe Lomprez. En réaction, il nous fallait inventer un autre monde, musical certes, mais qui serait au moins un refuge ». L’art, cette éternelle échappatoire face à une réalité qui déraille. Il se traduit ici par la mélancolie synthétique de La Fête Triste, ode funèbre des machines à la disparition programmée de l’Homme, ou encore à travers le nihilisme et l’urgence de The Last Song, écrite comme « la dernière chanson avant la fin monde ». Mais qui, paradoxalement, s’avère un immortel tube dancefloor. « Logique : si on annonçait la fin du monde, les gens s’amuseraient comme jamais, non ? ». Sans doute.

Mais pourquoi avoir baptisé ce groupe ainsi, de l’étrange et dérangeant « Trisomie 21 » ? « La norme ne nous plaisait pas, on a donc choisi le camp de l’anormalité ». Autant dire qu’avec un blaze pareil, impossible de faire carrière. « Ce qu’on ne voulait pas de toute façon ». Pourtant, le succès sera vite au rendez-vous. Trisomie 21 s’affiche comme la figure de proue française de la « cold wave ». Les albums se vendent par dizaines de milliers. Les concerts s’enchaînent. Une notoriété à l’écart du show-biz, de la TV et des radios qui les fait voyager en Grèce, à Montréal, aux états-Unis, etc. Au Brésil, Breaking Down devient un hit et les frères Lomprez sont accueillis comme des superstars. Toutefois leur label, « Play It Again, Sam » (PIAS), ne se révèle pas leur meilleur soutien : « à l’époque c’était une petite maison. Ça paraît dingue, mais elle n’aimait pas ce qu’on faisait, ne croyait pas en nous… Elle a tout raté, sous-estimé le succès de tous nos albums… ».

Indochine

Fatalement, la machine s’essouffle et le duo connaît un creux au mitan des années 1990. C’est finalement Indochine qui les sort de cette retraite, en 2001. « Ils avaient adoré La Fête Triste et nous ont proposé de travailler sur leur nouvel album ». Cette collaboration aboutit sur Le Grand Secret, qui marque le retour au premier plan de Nicola Sirkis… et le réveil de T 21. Deux nouveaux albums suivront, mais aussi des reprises signées d’illustres DJs (The Hacker, David Carretta). L’ultime concert a lieu au VK* à Bruxelles, en avril 2010, à quelques encablures du Plan K où tout avait commencé. Aujourd’hui Philippe, un temps spécialiste des poissons tropicaux, gagne sa vie comme vendeur en aromathérapie. Hervé est ingénieur du son. à 54 et 52 ans, les frères Lomprez ont-ils tourné la page ? Pas sûr. Il se murmure que quelques maquettes sont déjà bien avancées.

 

* Plus utilisé en France qu’en Grande-Bretagne où l’on préfère le terme « post-punk ». Représenté par Joy Division, Bauhaus, The Cure (période The Faith), Siouxsie & The Banshees …

 

Julien Damien

En 1986, la pochette de Chapter IV reprend une peinture de Goya, Saturne dévorant un de ses fils, métaphore parfaite d’une « société devenue cannibale », dixit Philippe Lomprez. Elle est considérée comme l’une des 500 pochettes qui ont marqué l’histoire mondiale du rock. Du Repos des enfants heureux (1983) à Black Label (2009), T21 a sorti 25 albums.

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