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En aparté

Christian Boltanski (à droite) et Laurent Busine (directeur du MAC's)

Au détour d’une salle, Christian Boltanski a accepté de nous livrer quelques clés pour apprécier cette exposition La salle des pendus –  mais aussi, plus généralement, son travail. Rencontre avec un monument de l’art contemporain.

L’exposition que vous présentez ici est très sombre. Vous décririez-vous comme un artiste pessimiste ? Je suis un homme extrêmement optimiste. Mais mon art est une réflexion sur la vie qui est totalement tragique. Les humains sont capables de tout… Je vais vous raconter cette histoire que j’aime beaucoup : un homme vient de perdre sa femme et ses deux amis l’emmènent dans le jardin car ils craignent qu’il se suicide. Ils le soutiennent en marchant et cet homme si malheureux dit : « Ô regardez ces fleurs comme elles sont belles, regardez comme il faut beau c’est merveilleux… J’avais oublié… » Donc, heureusement, nous avons cette capacité à oublier l’horreur de la vie.

Vous définiriez-vous comme un artiste humaniste ? Oui, c’est prétentieux de le dire, mais je me considère comme un humaniste.

©Ph. De Gobert

©Ph. De Gobert

 

La salle des pendus fait clairement référence à ce qu’on appelait le vestiaire des mineurs Oui. Mais le travail artistique doit rester ambigu. Le descendant d’un mineur du Grand-Hornu, peut légitimement faire cette lecture. Mais, il y a aussi d’autres choses à voir. Je ne vous cacherai pas qu’une des interprétations possibles est la Shoah, qui n’a aucun rapport avec la mine. Ici, chacun lit l’œuvre avec son propre vécu.

Pourquoi multipliez-vous à ce point les niveaux de lecture ? Je vais vous raconter une anecdote. Je me rends souvent au Japon et lors de ma première exposition, on m’a dit : « votre art est tellement japonais ». On a supposé que j’avais un grand-père japonais (rires). Je l’ai pris comme un compliment. De même, si j’exposais en Afrique, j’aimerais qu’on me dise que mon art est africain. Parce que le rêve d’un artiste, c’est de passer de l’individu au collectif.

Y a-t-il une dimension religieuse dans votre travail ? Etes-vous intéressé par la religion ? Nous avons tous des serrures à ouvrir. Chacun cherche son chat mais aussi la clef de ces serrures. Que ce soit un scientifique, un philosophe,  un théologien… tout le monde cherche. Je pense qu’il n’y a pas de bonne clé, mais que l’important est de chercher la clé.

Donc, vous êtes plus spirituel que religieux… Disons que je n’ai pas trouvé la bonne clé.

Quels sont vos projets ? Je me sens un peu comme un saltimbanque. Je suis aujourd’hui ici. En juillet je serai à Cracovie, en octobre je serai à Paris et en novembre à Turin. Donc je monte mon chapiteau un peu partout.

Avec cette installation-ci ? Non, ce sera totalement différent.

Les Registres du Grand-Hornu,détail-1997_© Ph Degobert

Les Registres du Grand-Hornu,détail-1997_© Ph Degobert

 

Votre histoire avec le MAC’s remonte à 1997 et Les Registres du Grand-Hornu. Pourtant vous avez déclaré que vous n’aimez pas les musées car vous les trouvez « totalement faux ». En quoi celui-ci ne serait-il pas totalement faux ? Il est totalement faux, à part la partie ancienne. J’en veux souvent aux architectes qui bâtissent des musées, et j’en veux à cet architecte.

Pourquoi ? Un musée c’est un espace qui n’a pas vécu et n’a pas été créé pour les hommes. C’est une sorte de réceptacle, sans histoire. Et puis très souvent les architectes veulent réaliser leur chef-d’œuvre et ne pensent pas aux autres. Le Guggenheim à New-York est un bâtiment admirable, mais une horreur pour l’artiste qui doit y exposer. Ici, par exemple, l’escalier est une belle chose mais il coupe l’expo en deux. Je préfère travailler dans des églises, dans des granges… Et puis surtout : la vie est plus émotionnelle que l’art.

C’est-à-dire ? Le visiteur devrait oublier un instant qu’il est confronté à de l’art. Dans les musées, il y a une sorte d’étiquette « art » et encore pire : « art contemporain ». Une anecdote le démontre fort bien. Il y a des années il était prévu que j’expose à Saint-Jacques-de- Compostelle dans un musée qui ne me convenait pas. J’ai alors pu m’installer dans une des nombreuses églises (en fonctionnement) que compte la ville. Et la veille de l’inauguration, une vieille dame m’a dit : « qu’est-ce qui va se passer ici ? » Je lui ai répondu qu’on préparait une célébration pour les morts. Elle a immédiatement compris mes intentions. Mais si je lui avais dit : « je suis ce qu’on appelle un artiste post-conceptuel », elle m’aurait dit : « mais quelle honte ! ». Donc le fait de mettre une étiquette sur une œuvre empêche l’émotion. Si à la sortie d’une de mes expositions on se dit : « Boltanski est un bon artiste de la fin du XXe siècle », j’aurais tout raté. C’est pourquoi il n’y a pas d’étiquette dans cette exposition. Rien à lire, mais tout à chercher soi-même.

Le Manteau, 1986 © Christian Boltanski

Le Manteau, 1986 © Christian Boltanski

 

Mais comment vous présenteriez-vous, si vous n’êtes pas un artiste contemporain ? Je ne suis pas un artiste moderne. Je dis toujours que je suis un peintre, mais je ne sais pas quelle est la meilleure définition. Le mot plasticien est tellement laid… En tout cas je ne suis pas moderne. L’art n’est pas moderne, n’est pas meilleur aujourd’hui qu’il y a 50 ans. Les questions que je me pose, sont les mêmes que celles de nos ancêtres. Je parle avec le langage de mon époque, mais la jalousie chez Racine correspond à la même chose aujourd’hui. On ne parle pas en alexandrins, mais c’est le même sentiment.

Vous multipliez les médias, vous êtes plus à l’aise avec lequel ? Je préfère la parole, car j’ai peu été à l’école et donc l’écriture reste plus compliquée pour moi.

Quel message voudriez-vous faire passer au visiteur ? C’est à chacun de le trouver. Il y a deux jours une radio belge m’a demandé ma maxime, alors j’ai cité Jacques Demy : « Rit qui veut, pleure qui peut ». Il est plus difficile de pleurer que de rire.

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Propos recueillis par Julien Damien
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