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Quartier libre

Soho est en péril. Un danger d’embourgeoisement qui pourrait bien réduire à néant son caractère multiculturel, excentrique, louche, empreint de liberté sexuelle et d’expression. Madame Jojo’s, l’un de ses night-clubs phare, ou plutôt « stroboscopique », a fermé en décembre. Ce bâtiment qui, durant une cinquantaine d’années, a accueilli du cabaret, des shows déshabillés, des nuits gays et des  performances de DJs va être remplacé par un grand hôtel. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, et qui a poussé des artistes à se battre pour sauver l’esprit de ce si singulier quartier de Londres.

« Londres ne serait pas Londres sans Soho », proclame l’acteur Stephen Fry* dans la vidéo “Save Soho” lancée par le groupe d’activistes du même nom. Ceux-ci sont bien décidés à préserver ce quartier et son identité « interlope, bohémienne, non conventionnelle et centre de la communauté homosexuelle et transexuelle » poursuit-il. Un lieu unique jusqu’à son nom, qui dénote de ses voisins Bloomsbury, Marylebone et Mayfair… Soho viendrait du cri de ralliement de chasseurs du XVIIe siècle alors que le bitume des environs n’était encore qu’un champ. Malgré la volonté des aristocrates d’en faire un endroit riche et à la mode, il s’est toujours démarqué en accueillant des immigrés, notamment les huguenots (français protestants) fuyant l’édit De Nantes. Ce quartier négligé par rapport à ses voisins chics, cultive sa différence en  multipliant les lieux de plaisir et de « débauche » au XIXe (maisons closes, théâtres, music-halls…). Un siècle plus tard, il devient le QG des intellectuels, des artistes et des poètes. Parmi eux, Dylan Thomas, Francis Bacon, Lucian Freud et plus tard, Damien Hirst, Jarvis Cocker… Sans oublier les exilés de la France Libre qui soignaient le « mal du pays » à la fameuse French House sur Dean Street. Aujourd’hui encore, Soho est la soupape des “24 hour party people”. Il y a toujours un club, un troquet ouvert. Comme le fameux Bar Italia que Jarvis décrit si bien, au petit matin, dans sa chanson du même nom…

Des Stones à Benedict Cumberbatch.

Mais Soho, ce n’est pas seulement la fête et une industrie du sexe qui fleurit dans les années 1960 et 1970 sous l’ère Paul Raymond (propriétaire ici de nombreux clubs de strip-tease et créateur du premier magazine de pornographie, Men Only !), « C’est aussi un lieu, des bars, des clubs, où les artistes peuvent s’exprimer et démarrer », explique le musicien-compositeur Tim Arnold, qui a lancé la campagne “Save Soho”. C’est dans des clubs locaux, comme le fameux Marquee, que les Rolling Stones ou les Yardbirds ont fait leurs armes. Tim a un excellent carnet d’adresses et s’est allié à des pointures (Benedict Cumberbatch, Stephen Fry, Pete Townshend… ). « Nous avons aussi écrit à Boris (Johnson), le maire de Londres pour qu’il soutienne la campagne ». Premier succès : il a promis de faire son possible pour que “Save Soho” participe aux projets de régénération du quartier menés par le Council de Westminster.

Village.

Emma a grandi à Soho dans les années 1980 : « Pour moi, c’est un village, avec une concentration incroyable de nationalités, haut en couleurs ! Lorsque j’allais à l’école, je trouvais que certaines femmes dans la rue accostaient mon père d’une manière très amicale… Je ne réalisais pas que c’étaient des prostituées ! L’école était entourée de sex-shops et de cabarets. Mais dans ma tête d’enfant, rien de choquant, c’était l’environnement dans lequel je grandissais ». Emma se souvient d’une école progressiste, avec peu d’élèves où des fils d’acteurs côtoyaient des enfants d’émigrés chinois, bangladais… « On fêtait Diwali, le Nouvel An chinois, on appelait les enseignants par leur prénom. Je me rappelle aussi des “performers” de Madame Jojo’s qui venaient nous faire un show pour la fête de fin d’année dans le petit parc de Wardour Street… ». « Je ne suis pas contre la régénération de Soho, assure Emma. Il y a de nouveaux restos très sympas, des choses positives, mais il faut respecter son passé et son héritage culturel », conclut-elle. Et il semble que le monde du spectacle emmené par Tim soit sur la bonne voie. Ce joyeux (mais déterminé) collectif qui défend l’existence des clubs, des bars, des endroits où l’on pourra s’exprimer en toute liberté remporte déjà un beau succès médiatique. Vive Madame Jojo’s ! Vive la résistance !

 

* Stephen Fry : Peter’s Friend (1992), Moi, Peter Sellers (2004), Le Hobbit (2013 et 2014)…

Texte & Photos Elisabeth Blanchet

A visiter (et pour signer la pétition) / www.savesoho.com

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