À contre-courant

Maguy Marin est franche, directe, bien ancrée dans le présent dont elle livre des esquisses brutes sur le plateau. Dès 1981, la chorégraphe frappe fort avec l’atemporel May B, spectacle inspiré par des textes de Beckett où tout est discordant, bancal. L’œuvre marque les esprits et l’histoire de la danse. Depuis, sans concession, la Toulousaine dresse le portrait d’une époque morcelée, qui vire au champ de ruines. BIT, sa nouvelle création, est portée par un souffle aussi puissant. Rencontre avec une artiste qui n’est jamais là où on l’attend !

Quel est le point de départ de BITLa question du rythme. Les danseurs ont travaillé sur leur capacité à se détacher d’un tempo commun. Il fallait résister à la puissance du groupe. Le travail a été long, et difficile.

 

Pourquoi difficile ? Dotés d’une oreillette, les interprètes dansent tous sur des rythmes différents, en décalage avec une autre musique de fond distincte entendue par le public. C’est un défi technique pour les danseurs. Et qui nous permet, en même temps, d’explorer cette question : comment peut-on agir ensemble sans se fondre complètement dans le courant général, majoritaire ?

 

Comment cela se traduit-il sur scène ? On est partis de la marche, la chose la plus simple. Les moments partagés par les six danseurs alternent avec d’autres où chacun évolue à sa propre cadence. Cela crée des décalages surprenants pour le spectateur. Nous avons épuré les mouvements au maximum pour ne préserver que des traces.

 

En quoi la musique a-t-elle influencé la danse ? On a longtemps travaillé en silence, avec des métronomes. Puis le compositeur Charlie Aubry est arrivé et un jour il a passé un morceau de techno pure, qui a dégagé une énergie folle chez tout le monde. On a composé dessus une farandole qui unit les danseurs. Par contraste avec la façon dont les gens dansent en boîte : côte à côte mais seuls, au fond.

 

Qu’en est-il de la scénographie ? En réalité on a recyclé les murs du décor de May B. Ils sont posés sur des échafaudages constituant sept pentes fortement inclinées. Dans ce décor il y a des trous, des niches, où l’on se hisse et tombe sans cesse, c’est un motif récurrent. Tout s’est fait de façon empirique : nous avons combiné la musique, la danse et le décor simultanément.

 

Vous collaborez de longue date avec les danseurs de la compagnie… Oui, c’est très important. Il y a une grande confiance et une vraie complicité entre nous. On part d’un terreau informe et tout s’articule très vite, en rebondissant sur les propositions de chacun. On choisit une direction ensemble.

 

Entamez-vous ici un nouveau cycle de travail ? Oui. Par contraste avec Salves ou Nocturnes qui sont des pièces fragmentées, je renoue avec une continuité dans la forme. Pour BIT je n’ai pas souhaité découper la danse avec des noirs ou des silences. D’ailleurs, je n’ai pas été au bout de ce travail, je vais le creuser autrement. J’envisage une pièce où les individus seraient ensemble, physiquement en contact, mais séparés par des contradictions…

 

Qu’en est-il de l’aspect politique de BITCette pièce souligne la question de la vie ensemble, de l’attention à l’autre, mais sans se perdre soi-même. Elle interroge aussi le rapport à la femme et à la sexualité. Il y a une forme d’innocence dans la danse qui se trouble à l’instant où le sexe arrive.

 

Vous-même, tentez-vous de défier la marche du monde ? Oui, bien sûr. Quand on voit là où on essaie de nous entraîner… D’une façon globale, le collectif peut être terriblement absorbant, et c’est alors très difficile de porter une parole contradictoire. Cela déborde largement le cadre de mes pièces et vise le contexte général dans lequel on vit. Il faut résister à l’appel du succès et du divertissement facile, pour garder un discours critique sur l’époque. 

 

 

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur May B, votre pièce em- blématique reprise à Charleroi en janvier ? Je la vois avec tendresse. Elle a porté beaucoup de danseurs et d’histoires depuis sa création, des gens que je ne vois plus, d’autres qui ont fait un sacré parcours… C’est une pièce fondamentale dans mon travail, qui sert comme un établi. Lorsque je veux savoir si je peux travailler avec un nouveau danseur, on aborde cette pièce et je vois tout de suite si l’on va s’entendre.

 

 

Propos recueillis par Marie Pons
Informations
Roubaix, La Condition Publique

Site internet : http://www.laconditionpublique.com/

mercredi > dimanche, 14h > 18h

BIT16.01.2015>17.01.201520h30, 18/12/8€
May B
Charleroi, PBA (Studio Danse), Charleroi
May B30.01.2015>17.01.201520h, 15/10€

À visiter : www.compagnie-maguy-marin.fr

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