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« Le meilleur des mondes est le mien »

© Patrick Guns

Ce Bruxellois de 52 ans dénonce avec dérision la barbarie ordinaire du monde. La guerre, la peine de mort, le racisme ou l’immigration clandestine sont autant de sujets qui nourrissent une œuvre révoltée, corrosive mais toujours empathique envers les victimes. Comme s’il dansait en riant sur les ruines de l’humanité pour mieux lui rendre hommage, Patrick Guns transforme ses indignations en art.  A travers « I Know A Song To Sing On This Dark, Dark, Dark Night », le MAC’s lui consacre sa première grande exposition monographique dans un musée belge. L’occasion de découvrir 20 ans d’un travail iconoclaste et humaniste. Entretien.

Comment présenteriez-vous votre travail ?

Au delà des catégories académiques, je réalise ce que j’appelle des “images poétiques” dans l’espace. A partir de collages d’idées, je traite des affaires humaines et de leurs interprétations. J’utilise une multitude de médiums pour affirmer mon propos, à l’exception de la peinture.

Votre démarche a-t-elle été mûrement réfléchie ? Ou y a-t-il eu un élément déclencheur ?

Pendant des études de philosophie à l’université, c’est la rencontre avec la sculpture qui m’a ouvert au monde et à la liberté de faire : il y avait une exposition de sculptures en plein air dans un espace vert de mon quartier. J’ai été fasciné par les contenus et la liberté prise sur les espaces. J’ai ensuite suivi des cours inutiles dans une école d’art bruxelloise. Très vite, une nécessité s’est imposée à moi : j’ai décidé de devenir moi-même artiste. Cette décision m’a permis de sortir de mon enfermement. Et aussi de m’imposer de nouvelles contraintes…

A l’image de votre travail sur la peine de mort (My Last Meals***), vous définiriez-vous comme un artiste engagé ? Militant ?

Je ne me considère ni comme un artiste engagé, ni comme militant. Et je ne l’assume pas. Je n’ai pas d’idéal ni de but et ne défends rien de normatif. Certes, je m’inspire de l’actualité et procède par collages d’idées. Mais, je ne suis pas dans l’acte, hormis la proposition plastique. Mon propos est en adéquation avec ce que je suis. A l’inverse, le risque de tomber dans l’excès, de servir une forme de propagande existe. Certains artistes s’engagent ouvertement mais parfois au détriment des qualités poétiques et visuelles de leur œuvre. Je préfère ouvrir le débat, cultive plusieurs degrés d’interprétation.

Vos projets artistiques s’inspirent-ils de votre expérience personnelle, votre vécu ?

Je ne vois pas en quoi, si ce n’est à travers mes lectures. Je suis un grand lecteur et collectionneur d’ouvrages divers : quotidiens, historiques, anciens, sur l’art, sur la politique… La mise à distance d’une certaine actualité définira un rapport au monde. J’essaie de comprendre notre époque à travers une approche plastique du réel. Mon approche du réel réside dans sa fiction plastique.

Dégagé de toute idéologie, vous pratiquez un art en empathie avec les victimes. Les sources d’inspiration ne doivent hélas pas manquer aujourd’hui…

Ils ne manqueront pas non plus demain. Si vous consultez des livres ou des magazines du début du XXe siècle, par exemple, vous constaterez que le monde n’a pas changé, la nature humaine non plus… L’homme sera toujours un prédateur pour l’homme. Et face à l’hypocrisie de la société il ne faut pas rester dupe. En raison de la légèreté et de la dérision que j’utilise pour aborder un sujet grave, on me considère parfois comme cynique. Bref, le meilleur des mondes est le mien.

On note aussi des références récurrentes à l’iconographie religieuse ou bien à sa symbolique, souvent détournées. Pourquoi ?

Le réel sous le poids du passé est chargé de références iconographiques religieuses. L’Église a toujours été toute puissante face aux individus. Dans le domaine de l’art, les sujets de type religieux devaient éduquer les populations…J’ai beaucoup de mal avec cette notion de conditionnement des peuples à travers des croyances.

Votre œuvre critique également l’avènement du consumérisme et du jetable (cf votre travail sur le Bic)…

L’objet de ces dessins est la mise à mal du logo de la marque Bic, petit personnage en culotte courte et godillots. Pour cela, j’ai exclusivement utilisé l’encre bleue du Bic cristal. De manière humoristique, j’ai tenté d’établir un constat sur de grandes plages de papier : l’homme est devenu son propre objet de consommation. Ici le personnage central est harcelé, acculé, agressé physiquement, au point de tenter de s’effacer et de mourir.

Votre exposition au MAC’s retrace vingt années de création. Comment avez-vous élaboré votre sélection ? Quelle fut votre ligne conductrice pour cette exposition ?

Le curateur -Denis Gielen- a d’abord sélectionné des pièces et nous avons ensuite ajusté en fonction d’une ligne que le titre de l’exposition reflète parfaitement (I Know A Song To Sing On This Dark, Dark, Dark Night). La configuration particulière du site du Grand Hornu a déterminé le parcours qui se termine sur une installation vidéo qui montre un musée vide. C’est un cheminement progressif. Et puis, il y a une deuxième partie portée par le titre It’s A Song Of Love, que l’on retrouve dans l’exposition et dans le catalogue. Il me paraît important d’apporter un peu de lumière à cette sombre nuit et de jouer sur deux niveaux d’interprétations : l’éblouissement et la lucidité.

Que souhaitez-vous susciter chez le spectateur ?

Une émotion visuelle, un sentiment esthétique mais aussi des questionnements. Une forme de vigilance.

La réaction des visiteurs vous importe-t-elle ? Et comment réagissez-vous aux éventuelles hostilités envers votre travail ?

Je suis sensible à toute forme de réactions, qu’elles soient positives ou négatives, et l’hostilité m’enchante. Surtout quand elle est constructive car elle favorise le débat et le questionnement… Peut-on parler d’hostilité ? Plutôt de critiques. La série My Last Meals*** ne laisse en effet pas indifférent et les critiques, aussi négatives soient-elles, sont légitimes. Le musée et l’institution publique ne sont-ils pas les lieux adéquats pour aider à construire une pensée et pour accéder à la curiosité ?

Quel est votre projet du moment ? Vos prochaines créations, expositions, publications…

Je travaille sur plusieurs projets qui concernent la critique des discours collectifs. D’abord sur le Quartier Général d’un collectif fictif, No to Contemporary Art, à l’origine de la première manifestation mondiale contre l’art contemporain. A suivre et à comprendre à l’envers, évidemment. Ensuite, je voudrais construire la plus petite ruche d’abeilles possible, avec la production d’un pot de miel. Elle sera implantée dans une sculpture. J’y réfléchis depuis quelques années mais il me faut du temps pour réaliser cette sculpture adaptée à l’espace d’une ruche. Celle-ci aurait une forme singulière symbolisant le labeur, la hiérarchie et le pouvoir. Je suis encore à la recherche d’un espace “artistique” propice à son accueil en 2015. Et puis, surtout, je souhaiterais réaliser une édition d’artiste avec la série My Last Meals*** à laquelle plus de cinquante chefs étoilés ont participé. Seule une édition d’artiste peut clore ce travail, d’une manière juste, sans tomber un “pathos” anecdotique.

I Know A Song To Sing On This Dark, Dark, Dark Night : Jusqu’au 21.09, MAC’s, site du Grand Hornu, tous les jours de 10 à 18h (sauf lun), 8>4€. www.mac-s.be

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