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Affichent la couleur

Vous les croiserez peut-être devant le marché de Noël, mais ils ne seront pas là pour faire leurs courses. Les Déboulonneurs protestent contre l’invasion de l’espace public par les messages commerciaux et revendiquent la liberté de réception. « La publicité salit notre cadre de vie, réduit notre liberté de penser et limite notre faculté de rêver », lit-on dans leur manifeste. Né à Paris en 2005, le mouvement a essaimé sur tout le territoire français : Rouen, Lyon, Montpellier… et surtout à Lille où, nous dit-on, il est le plus actif. Rencontre avec Marion et Mallory, deux membres des Déboulonneurs qui ne tombent pas dans le panneau.

Qui sont Les Déboulonneurs ? Quelles sont vos revendications ?
Marion : Notre collectif est né en 2006. Nous barbouillons des publicités, à visage découvert, lors d’actions non violentes. Nous souhaitons la diminution de la taille de l’affichage et l’interdiction des écrans en ville. Il s’agit de bannir la pollution visuelle engendrée par la publicité, afin d’inaugurer une nouvelle forme de consommation non imposée. L’espace public n’est pas réservé aux publicitaires ni aux afficheurs, il ne doit pas être marchandisé.

Réclamez-vous une suppression totale de la pub ?
Marion : Nous n’obtiendrons jamais la suppression totale. Alors, je préfère me concentrer sur nos revendications actuelles : la réduction des annonces à 50 x 70 cm. Ce qui obligerait à s’approcher pour être en contact avec le message. Et l’interdiction des panneaux lumineux, d’ailleurs proscrits par le code de la route.
Mallory :  Pourtant, à Forcalquier, une petite ville des Alpes de Haute-Provence, la publicité est totalement interdite.

Votre colère anti-pub est-elle esthétique ou politique ?
Mallory : Les deux. C’est très lié, forcément. Je pense à la surconsommation : on croule sous les pubs de voitures, mais on n’a pas besoin d’en acheter si souvent. Sans parler du sexisme : l’image des femmes est minable. Actuellement, une campagne pour des collants présente des filles sans culotte, vêtue d’une simple veste, et bien entendu dans des positions hyper suggestives.

Serait-ce de la pruderie ?
Mallory : Pas du tout. Ces affiches présentent une érotisation de la vie à marche forcée, d’une vraie laideur. Et quand bien même ce serait de la pudibonderie : l’espace public est à tout le monde, on n’a pas envie d’y voir tout et n’importe quoi affiché sur 4 mètres par 3. Cette pub pour les collants, c’est juste du cul.

Faites-vous des différences en matière de publicité ? Lutte contre le Sida et McDonald’s, même combat ?
Marion : Quitte à choisir, on préfère barbouiller une affiche commerciale. Sinon, ce serait plus difficile à expliquer. Cela dit, il existe d’autres moyens d’information que la pub dans l’espace public. La presse, par exemple.

Quelles sont vos cibles privilégiées ? Votre méthode ?
Marion : Les afficheurs (détenteurs des panneaux) comme JC Decaux, CBS et Clear Channel, qui sont les plus présents à Lille. On choisit l’emplacement, le panneau, le quartier plus qu’une campagne précise, trois semaines avant l’intervention. Nos actions ont pour but de susciter le débat avec les passants. À l’heure où il y a le plus de monde, le samedi après-midi par exemple. Et on prévient même la police !

Vous êtes-vous déjà fait arrêter ?
Mallory : À Lille, rarement. Une fois, les CRS se sont précipités vers nous pour… nous avertir que notre échelle n’était pas droite ! Ils craignaient qu’on tombe.
Marion : Cela dit, en juin dernier, la police a arrêté notre groupe suite à un barbouillage. On a insisté pour aller au poste, mais eux n’y tenaient pas trop. Au commissariat, le procureur leur a demandé de nous laisser tranquilles…
Mallory : Dans le compte-rendu, on a tenu à inscrire le mot barbouillage et non pas tag. C’est un acte civique, politique. On n’a pas dessiné une bite, quoi.

Qu’attendez-vous donc ?
Marion : Un vrai procès avec les afficheurs. Nous voudrions que nos dégradations légères fassent jurisprudence. On n’attend que ça ! Pourquoi cela n’arrive-t-il pas ?
Mallory : Car on ne veut pas nous faire de publicité, justement ! À Lille, un tiers des panneaux sont illégaux. Si l’on prouve que leur existence est interdite, il faudra faire appliquer la loi aux afficheurs. C’est pourquoi ni JCDecaux et consorts, ni la Ville de Lille ne veulent monter cela en épingle. Ça représente tout de même 250 panneaux sur 750. On les a comptés nous-mêmes.

Comment fonctionne votre collectif ? Comment les rôles sont-ils répartis ?
Mallory : Nous comptons treize membres actifs, plus tous les soutiens : nous sommes entre trente et cinquante lors des barbouillages.
Marion : Mais tout le monde ne barbouille pas : il s’agit quand même d’une dégradation, on prend des risques juridiques, avec un éventuel procès à la clef. Certains ne peuvent pas se permettre une garde à vue. Ça fait mauvais genre, devant l’employeur…

Que répondez-vous à ceux qui ne vous trouveraient pas assez radicaux ?
Mallory : Rester complètement à l’extérieur du système pour le bousculer, vouloir tout péter, c’est une manière de procéder qu’on comprend, et qui peut être complémentaire. Nous préférons pénétrer les failles du système et engager un débat public. Du coup, on ne considère pas qu’on casse ou vandalise gratuitement. La dimension pédagogique de nos actions est centrale.

Percevez-vous le résultat de vos interventions ?
Marion : Oui, par des changements très concrets : suite à une alerte dans les médias, on a fait retirer des écrans lumineux placés devant un passage pour piétons et la sortie d’une école, à Lille- Sud. Et les mentalités évoluent : on nous reconnaît, on est même applaudis !

Au-delà des barbouillages médiatisés, quelles sont vos autres actions ?
Marion : Des bâchages : on enrubanne un panneau avec de la cellophane noire recouverte d’un slogan. On a aussi déboulonné un panneau, au sens propre du terme, avec des clefs de quinze. Et puis, on organise des festivals avec les Objecteurs de croissance.

Êtes-vous liés à des mouvements ou des partis politiques ?
Marion : Pas vraiment. Même si certains nous ont apporté leur soutien : les Objecteurs de croissance donc, des partis de gauche, Le Front de Gauche, Les Verts… Mais on n’a jamais eu le sentiment qu’on voulait nous récupérer.

Votre combat n’est-il pas un peu accessoire par rapport à d’autres, tels le droit au logement, le droit des immigrés, des femmes, etc. ?
Mallory : On peut l’entendre. Mais à partir de là, on peut décerner les bons points dans les salons et ne jamais rien faire. La plupart du temps, ce sont ceux qui ne s’engagent jamais pour rien qui sortent cet argument. N’empêche que tout est lié, notre action s’inscrit dans un système global. Si l’on était moins sensible aux réclames, on achèterait moins souvent des produits bas de gamme conçus dans des conditions déplorables. La pub porte toutes les tares de notre monde contemporain.

propos recueillis par Nicolas Pattou, photos : collectif iso, @p.art / Kevin Kro / Collectif des déboulonneurs de Lille

À visiter / www.deboulonneurs.org

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