La Classe américaine

Un imper râpé, une Peugeot 403 déglinguée, un basset désobéissant et une femme aux allures d’Arlésienne : on aura tous reconnu le lieutenant Columbo. Lilian Mathieu, sociologue au CNRS, spécialiste des mouvements sociaux et de la prostitution, pose un regard neuf sur la seule série policière où l’on connaît le meurtrier dès le début. Le chercheur y voit une représentation de la lutte des classes. Comment ? Lilian Mathieu passe aux aveux.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Columbo ?
Certains de mes meilleurs souvenirs télé d’enfance gravitent autour de cette série. J’ai continué a regarder Columbo en vieillissant, mais en tant que sociologue, mon regard sur ce programme s’est précisé. Du point de vue sociologique, il n’y a pas d’objet digne ou indigne, une série populaire américaine est tout aussi recevable qu’un objet plus classique.

Et pourquoi pas Kojak ou Starsky et Hutch ?
L’autorisation de mes parents, sans doute ! Columbo tranche avec les séries de l’époque par son caractère débonnaire. Les meurtres sont toujours commis en hors-champ, le lieutenant n’est pas armé, on ne trouve ni course poursuite, ni effusion de sang. C’est presque pacifique. Cette relative absence de violence est compensée par la confrontation psychologique entre policier et criminel.

En quoi est-il question de lutte des classes ?
Le fond de cette série, c’est l’inégalité. Elle se traduit par une confrontation des styles de vie, des goûts culturels. Les criminels sont issus de la haute société, avec son lot de demeures fastueuses, de voitures de luxe, de collections d’art. Or, le lieutenant débarque avec une voiture en ruine, un imperméable usé et un cigare bon marché. Très utile, le sociologue Pierre Bourdieu avait développé l’idée d’un rapport de force entre le bon goût distingué et le mauvais goût populaire dans La Distinction (ndlr.1979), entre autres.

Est-ce la particularité majeure de cette série ?
En partie, puisqu’à l’inverse, Sherlock Holmes vient de la haute société et les meurtriers des bas fonds. On reste également dans l’entre-soi avec James Bond, sorte d’aristo qui combat des méchants raffinés. Maigret, c’est la classe moyenne qui poursuit des criminels issus de milieu modeste ou de la petite bourgeoisie. Enfin, je doute qu’il y ait d’autres séries où le policier arrive quinze minutes après le début de l’épisode !

Que dire de la durée d’un épisode qui approche 90 minutes… Plutôt rare, non ?
Pour la télévision américaine, oui. Mais les séries françaises des années 1970, comme Maigret ou Les Cinq Dernières Minutes, nous avaient déjà habitués à un tel format, justifiant peut-être le succès de Columbo dans l’Hexagone. Ceci n’explique cependant pas la célébrité de la série dans d’autres pays comme l’Allemagne, l’Italie ou la Roumanie : dans The Columbo Phile: A Casebook (1989), le critique américain Mark Dawidziak explique que sous Ceausescu, le feuilleton était très populaire. S’attaquer aux turpitudes des grands bourgeois était sans doute recevable par les autorités du régime communiste. Mais est-ce ainsi que les téléspectateurs roumains appréhendaient la série ? Je n’en sais rien.

Peut-on parler d’une œuvre cinématographique ?
En effet, le lien avec le cinéma est très fort, et représente un atout majeur pour la série. Derrière la caméra sont passés des réalisateurs avertis, comme Cassavetes, et de futurs grands, tels Spielberg ou Jonathan Demme. Les acteurs habitués du grand écran ont aussi été nombreux, Peter Falk évidemment, puis Donald Pleasence, Faye Dunaway, Martin Sheen… L’écriture scénaristique, la mise en scène et l’interprétation sont d’une grande qualité.

Qu’en est-il du lien entre le grand public et l’inspecteur ?
Il est ambivalent. On se moque de son côté bouffon mais on s’identifie facilement à lui lorsqu’il est confronté à des dominants, qu’il fait tâche. Les rapports de classe restent présents dans l’existence de chacun, l’expérience du mépris est très commune. Ce malaise trouve une expression positive à travers la résolution de l’enquête.

La série conserve-t-elle une actualité ?
Ça paraît anachronique, mais lorsque le mouvement des Indignés et son pendant américain, Occupy Wall Street, soulignent le fait que 1% de la population mondiale détient les richesses, tandis que 99% sont laissés pour compte, ils verbalisent l’idéologie de la série. Les criminels de Columbo relèvent de ces 1%, et le pauvre lieutenant représente ces 99% qui mènent une vie ordinaire, sans villa à Beverly Hills et qui n’ont pas les moyens de réparer leur voiture…

 

Propos recueilis par Elsa Fortant
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