Combat Rock

Enfant, Michka Assayas consignait sur de petites fiches toutes les informations disponibles sur ses musiciens préférés. Ça vous pose un homme. Et explique sans doute la publication de son projet pharaonique, Le Dictionnaire du Rock (2001). Entre-temps, Michka Assayas fut critique-rock, à Rock & Folk et aux Inrockuptibles notamment. Un livre compilant certains de ses articles vient de paraître. L’occasion parfaite pour revenir sur le métier de critique et cerner trente ans de changements dans le rock, de Joy Division à aujourd’hui.

 

 

Pourquoi ce livre ?
C’est une commande de l’éditeur, Yves Jolivet, qui souhaitait conserver une trace de ces textes, et la mémoire de toutes ces années (début 1980 – 2000). Je n’avais pas l’intention d’élever un monument à ma propre gloire.

Comment êtes-vous entré à Rock&Folk ? À quoi ressemblait ce journal à l’époque ?
À un fanzine ! J’ai pris mon courage à deux mains pour déposer quelques textes à Paringaux et à son équipe. Ils m’ont regardé goguenards, l’air de dire « un candidat de plus… ». Et à ma grande stupéfaction, ils étaient intéressés. Je me souviens avoir fait un bond par dessus la table basse, une voie s’ouvrait à moi.

Ces articles ont-ils une résonance particulière aujourd’hui ?
À l’époque j’étais super sérieux, déterminé à défendre la musique que je « représentais » et qui me semblait révolutionnaire. Je militais pour que les mecs qui écoutent Dire Straits écoutent aussi Joy Division. Mais c’était pas facile. Je rencontrais des gens qui avaient interviewé Jimi Hendrix… Pour eux, j’étais vraiment un petit merdeux à lunettes.

Vous défendiez aussi une certaine idée de la jeunesse. Un critique-rock doit-il forcément avoir moins de trente ans ?
Non. La question n’était pas d’être érudit. Il fallait surtout de la foi et du culot. D’ailleurs, je me suis toujours efforcé d’écrire d’une manière « classique ». Je voulais éviter toute forme de jeunisme. À 21 ans, on m’avait donné la parole, mais on pouvait me la retirer à tout moment. Il fallait faire vite.

Souhaitiez-vous marquer une rupture avec les aînés ? Oui. Le cliché du type assis dans un bar enfumé, une pin-up sur chaque genou et une bouteille de Jack Daniel’s à la main, ça m’exaspérait à fond. Tous ces mecs qui jouaient là-dessus pour faire rock’n’roll… Mais j’étais impressionné par ceux qui jouaient leur peau là-dedans. J’en croisais certains à Pigalle ou devant chez New Rose, en me demandant si un an plus tard ils seraient toujours vivants. En même temps, ils étaient tous très sympas, ouverts, et ne méprisaient pas des positions plus intellectuelles.

N’êtes-vous pas du tout sensible aux mythes du rock’n’roll ?
Je pensais avoir manqué « l’âge d’or » de la musique en ne vivant pas celui des Beatles. Écrire nécessite une carence ou une faille. Si l’on estime que tout va dans le bon sens, on ne prend pas la plume. Je souhaitais témoigner du pourrissement de notre civilisation et défendre une nouvelle sensibilité artistique, dont le punk rock fut le point de départ. La new wave était également très excitante. Ce n’était pas une musique sinistre, mais au contraire très dynamique, très intense.

Vous avez d’ailleurs défendu Joy Division, notamment leur concert aux Bains-Douches, en 1979…
Si on croyait tous ceux qui racontent y avoir assisté, on remplirait deux Zéniths. Des concerts comme celui de Joy Division, il y en avait beaucoup aux Bains-Douches. Ils réunissaient entre 50 et 70 personnes à tout casser. Ce soir-là, on a reçu un coup sur la tête. Pourtant, le son était pourri. Ian Curtis donnait l’impression de ne pas vouloir être là et ça, c’était nouveau. Il y avait une naïveté, aujourd’hui perdue.

Y a-t-il des mouvements contemporains à côté desquels vous êtes passés ?
Oui, beaucoup ! Le funk, pour commencer. Mais aussi l’acid-house, la techno, les raves. J’avais déjà trente ans, et j’ai du mal à passer la nuit dehors. À part Public Enemy, je ne me suis pas beaucoup intéressé au hip-hop. Tout le monde à ses limites !

Depuis vos débuts, la critique rock a évolué, du fait notamment d’Internet.
Internet participe de la standardisation ambiante. Il y a comme une norme du « bon goût ». Ce qu’il faut avoir écouté, ce qu’il faut aimer ou rejeter. Il n’y a rien de plus chiant. Et puis, lorsque j’entends des trucs vraiment nuls, personne ne réagit. On est dans une espèce de qualité moyenne de tout. Ce n’est pas internet qui a « tué » la musique et la critique, mais la consommation. Une musique superficielle inspire une critique superficielle.

 

à lire / In A Lonely Place : Écrits Rock (Le Mot Et Le Reste, 328p., 23€)

Propos recueillis par Sylvain Coatleven
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