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Une palette de couleurs

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Les monochromes méditatifs de Mark Rothko (1903-1970), ont inspiré la danseuse et chorégraphe Carolyn Carlson au point qu’elle consacra un ouvrage à cette figure de l’expressionnisme abstrait américain (Dialogue With Rothko, 2011). De ce texte, et de l’influence picturale du maître, la directrice du Centre Chorégraphique National de Roubaix a composé un solo . Préférant le terme de « poésie visuelle » à celui de chorégraphie, elle traduit ici l’épure essentielle d’un artiste majeur, et signe sa dernière création avant son départ du CCN, en décembre prochain .

Quelle est la genèse de ce Dialogue avec Rothko ?
J’ai découvert ce peintre il y a plus de quinze ans au Musée d’Art moderne de Paris. J’ai été touchée par sa simplicité, la sensualité de ses couleurs et son goût pour la tragédie. Ce fut un véritable choc, une révolution pour moi. Puis, en 2011, les éditions Invenit m’ont commandé un recueil de textes inspirés de son œuvre. J’ai plongé dans ses créations, afin de m’approcher au plus près de sa psyché et de sa façon d’appréhender le monde, tout en m’inspirant également de rêves, de voyages. Quelques-uns de ces textes sont d’ailleurs repris dans la bande sonore de ce solo.

Comment traduit-on l’œuvre d’un peintre sur scène ?
En dansant, je traduis surtout la pureté du geste. Je travaille beaucoup à l’intuition. Certaines tentatives sont imparfaites, mais je les conserve tout de même. Chacun l’interprète ensuite à sa manière, perçoit des choses qui n’étaient pas intentionnelles. Comme dans les compositions florales au Japon, il y a toujours un petit défaut, un élément qui n’est pas au centre… La spontanéité est une question centrale pour moi. J’aime les imperfections.

Comment avez-vous construit ce spectacle ?
La pièce se divise en trois parties. La première possède une tonalité légèrement absurde, la deuxième, plus mystique, est empreinte de gravité, tandis que dans la dernière, je plonge dans l’obscurité. Je cherche à percer le secret de Rothko, en suivant l’évolution de sa peinture, jusqu’à son dernier tableau, entièrement noir, où il plonge dans le vide et entre dans l’éternité (ndlr. le peintre s’est suicidé à 66 ans à la suite d’un anévrisme lourdement handicapant).

Et le décor ?
Il s’agit d’un décor simple et minimaliste. C’est l’atelier du peintre. Deux toiles, une petite table basse et une lampe très forte. J’ai recours à peu d’accessoires, mais je porte plusieurs gants différents. Chez Rothko, comme dans la pièce, toute l’expression est dans la main. Enfin, le noir des murs représente celui de la dernière toile de Rothko

Avez-vous immédiatement envisagé ce dialogue sous la forme d’un solo ?
C’est vrai que ces dernières années, je présentais toujours chaque solo comme le dernier. Mais l’occasion s’est toujours représentée. J’ai toujours envie de créer, de danser.

Quelle est la place du musicien Jean-Paul Dessy ?
Jean-Paul a créé une partition originale, et la joue au violoncelle sur scène. La musique est très importante, elle structure l’espace et confère à la pièce une ambiance étrange. À l’image du travail de Rothko, dont les peintures ne contiennent aucune ligne parfaite. Il subsiste toujours un flou qui permet d’imaginer énormément de choses. J’ai tenté de recréer ce mystère. C’est votre dernière année en tant que directrice du CCN.

Quel bilan en tirez-vous ?
Chaque pièce que j’ai montée ici a été importante pour moi, chaque jour a compté. Mais ce qui me manquera le plus, c’est l’équipe. Nous sommes vraiment proches, il y a une grande complicité entre nous, un respect, un soutien. Le premier principe du zen est que la vie est brève, et comporte une certaine ironie. C’est pourquoi il faut vivre dans l’instant. J’ai passé neuf ans ici, et j’ai profité de chaque moment. Désormais, il est temps de passer la main. J’ai essayé d’ouvrir l’imaginaire de chacun, je souhaite que mon successeur poursuive cette mission. Car pourquoi faisons-nous tout cela ? Pour le partage, évidemment.

Propos recueillis par Audrey Jeamart
Informations
Roubaix, Centre Chorégraphique National Roubaix
14.02.2013>16.02.2013
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